Pour remplacer un mot par un autre, il n'y a pas que les novlangues des lobbies idéologiques, qu'ils soient d'obédience libérale ou gaucho-marxistes : la langue des médias et les tics du Net s'en chargent déjà très bien. Ainsi hier soir dans Masse Critique j'ai été agacé et déçu par Joseph Macé-Scaron, d'habitude plus rigoureux : invité à s'exprimer sur l'arrestation de Strauss-Kahn, il réagit aux doutes émis sur la véracité des faits, doutes qu'il qualifie de "négationnisme en temps réel".
Voila une formule outrancière : le mot de "négationnisme" renvoie à des polémiques sur des faits gravissimes du passé et surtout des faits collectifs, alors que nous sommes ici en plein présent et dans une affaire individuelle, et plutôt médiocre quel qu'en soit le fin mot. Précisément une de ces affaires de pipole dont raffolent les médias sérieux, entendez qu'il ne s'agit pas de la vie des mannequins, des sportifs ou des têtes couronnées, mais des politiciens et des intellectuels. Mais exception faite du vivier où on pèche le sujet pipole, on y retrouve les mêmes mécanismes de la pseudo info et la mise en relief du non-événement : sur leur créneau propre, le Nouvel-Obs et FC rejoignent Gala et Paris-Match. S'agit-il de journalisme sérieux ?
Mais revenons à l'expression de Macé-Scaron : "négationisme en temps réel". Elle est fichtrement malheureuse. L'histoire est tellement ahurissante, et les enjeux tout de même considérables, qu'il est quand même permis de douter. Dans les affaires graves le doute c'est la moindre des choses. Je sais bien qu'il y a des scepticismes niais comme il y a une façon niaise de faire confiance aux journaux ou à la justice. Mais en l'occurrence le scepticisme ou la méfiance me semblent le B-A-BA du sérieux.
Tant que j'y suis, je souligne ce qui me semble une autre impropriété, toujours sur cette affaire : l'expression "théorie du complot", qu'on a entendue dans ces 10 minutes et d'ailleurs aussi dans tous les journaux de la chaine et inévitablement aux Matins puisque Voinchet contrairement à Eva Bester, ne loupe jamais un cliché. Parler de "complot" c'est mal venu : un piège habilement tendu à un homme public pour le couler ça s'appelle un coup monté ; ou plus simplement : un piège.
D'ailleurs aussi bien Jean-François Kahn que le pauvre Voinchet ne parlent plus de "complot" mais de "théorie du complot". Scie des scies dont on ne sait plus à force si les deux expressions sont synonymes, ou bien si le mot de "théorie" est là pour discréditer le scepticisme ou au contraire pour le renforcer : en écoutant attentivement leur discussion ce matin aux Matins, il apparait que ça n'est pas clair du tout.
Bref tous ces gens semblent plus attachés au plaisir de la ramener qu'au soin d'être clairs et d'employer le mot juste. De la part de Voinchet c'est usuel. De la part de Jean-François kahn ça ne me surprend pas. Venant de Macé-Scaron ça me déçoit. Et que ça soit généralisé à tout France Culture ou presque (je parie que l'exception sera une fois de plus Philippe Meyer) c'est le signe que cette radio qui se voudrait d'exception, a rejoint un troupeau médiatique où l'on parle d'abord et où on réfléchit après mais pas toujours.
Résumons :
- "négationnisme en temps réel" pour "scepticisme"
- "complot" pour "piège" ou "coup monté"
- "théorie du complot" pour on ne sait pas très bien quoi
Dans les 3 cas, c'est du gonflement verbal. Défaut courant du journaliste moins soucieux d'informer que d'impressionner.