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Cinémarges    Page 1 sur 2

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Cinémarges - le Mar 25 Mai 2010, 19:34

Tel qu'on le connait, le cinéma existe depuis un peu moins d'un siècle. Une fois
passé les premières années, celles où il n'est encore qu'une attraction de grands
cafés puis un art forain, la production va s'organiser, et en même temps la diffusion
en salles. C'est dans la seconde décennie du siècle que se met en place le système
actuel de production et de distribution, système aujourd'hui toujours puissant
et peut-être plus solide que jamais, même si on avait cru le voir vaciller à quelques
reprises sous l'effet des avancées de la télé (dans les 60's, puis dans les 80's).

Pourtant pendant cette petite centaine d'années, on a produit un autre cinéma,
même pas unique ni homogène, c'est-à-dire même pas semblable à lui-même.
Cet autre cinéma, mieux vaut renoncer à le décrire par le contenu filmé qui s'offre
au spectateur, ni par son propos, ni par son message, ni par son esthétique,
car le seul point commun de ces films (rassurons-nous : après tout ce sont
bien des films), c'est leur marginalité assumée aux plans de la production
et de la distribution. Quand ils ont besoin de le désigner d'un mot ou d'une
étiquette, ce cinéma-là, les connaisseurs, et aussi ceux qui n'y connaissent
rien, ont recours à des appellations variées. Elles sont souvent partielles,
mais souvent justes aussi : cinéma expérimental, cinéma underground , cinéma
d'avant-garde, cinéma autonome, recherche-image, cinéma emmerdant.
A toutes ces étiquettes, on peut préférer celle de "cinéma indépendant", parce
qu'il se caractérise finalement mieux par sa marginalité assumée, qui le tient
à distance de la machine économique, assez loin, au delà même du simple film
d'auteur et du label "art et essai". Et pourvu qu'il se tienne à bonne distance de
la grosse machinerie, c'est à dire pas trop près mais pas trop loin, il n'en apparait
que meilleur, plus intéressant et mieux enrichissant, en un mot : plus artistique.

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Ouverture - Deuxième partie : on n'oublie pas la radio - le Mar 25 Mai 2010, 19:41

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Quant au contenu de ces films dont j'ai l'intention de parler le moins vaguement
possible dans les posts qui suivront, au fil des projections ou des événements,
il me semble qu'on ne saurait mieux le décrire que par la déclaration suivante :
le produit filmé que propose le cinéma indépendant est l'exact équivalent de ce
que France Culture sait proposer à son auditeur quand on y fait de la radio
créative, et non du magazine. Dans les annonces et compte-rendus de ce fil, je
m'efforcerai de montrer ou au moins de suggérer la convergence entre ces deux
univers. C'est assez récemment que cette convergence m'est apparue, non plus
seulement essentielle, mais comme l'atout principal et l'avenir du cinéma
indépendant, avant ou après la liquidation de France Culture en tant que radio
de création, ça c'est une autre question. Je ne sais pas si cette liquidation
est aussi inéluctable que certains se plaisent à l'écrire avec mélange de joie
masochiste et d'instrumentalisation militante. Mais ce qui m'apparait aveuglant,
du fait de l'événement de ce mois de mai 2010, c'est que cet univers audiovisuel
qui est équivalent de la création radiophonique, n'attend plus que de rencontrer
la demande latente de son public, et que les outils du numérique, sans remplacer
la diffusion collective, peuvent lui apporter l'appoint de diffusion et de
notoriété qui lui ont toujours manqué : facilité des projections domestiques,
sites personnels des cinéastes et vidéastes, information par la mise à dispo d'extraits
sur le web ou même des oeuvres, propagation de l'information dans les réseaux
électroniques, distribution des films par les canaux de l'internet commercial.
Voila une collection de moyens qui peuvent faire franchir le cap critique à
cet art que d'aucuns, notamment Marcel Hanoun, disent être le vrai cinéma.
Moyens qui viendront s'ajouter aux projections publiques, toujours nécessaires,
mais qui n'ont jamais réussi à assurer la viabilité ni la diffusion (ne parlons pas
de profits) de ce cinéma indépendant.

Pour ces raisons j'ouvre ce fil, pour en parler, pour donner infos et tuyaux,
comme j'en ai ouvert quelques uns en 20 ans sur le même thème, avec en plus
un brin d'activisme comme décrit juste ci-dessus. Et puisque nous sommes
dans un forum consacré à la radio, j'y ajouterai le lien avec l'esprit de la radio
créative : je parie sur le compagnonnage des deux univers, d'ailleurs certaines
passerelles existent déjà, à peine dissimulées. Je m'efforcerai de les montrer.

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Rétrospective intégrale Marcel Hanoun, à la cinémathèque - le Mer 26 Mai 2010, 07:37

L'événement de mai 2010, qui est en train de s'achever mais dont il nous reste encore à vivre quelques moments forts, c'est la rétrospective Marcel Hanoun à Bercy (Paris-XIIe), grâce à Nicole Brenez et Marc Benoliel de la Cinémathèque française, sous la Direction de Serge Toubiana.

Par chance, et c'est la raison de l'ouverture de ce fil, Hanoun est une des meilleures entrées vers le cinéma indépendant. De quoi s'agit-il, et de qui ? D'un homme qui tourne depuis un peu plus de 50 ans. Le résultat : une cinquantaine de films, de tous formats et de toutes durées, pour la plupart auto-produits mais pas tous car il y eut quelques commandes de documentaires, quelques mécènes, et quelques ruses de financement. Une cinquantaine de films, invisibles presque toujours mais pas tout le temps. Certains primés, car projetés en festivals spécialisés, ensuite de quoi les bobines du cinéma de Hanoun ont vite fait de retourner dans leurs boites.

Pour qui connait cette oeuvre, sa gloire est une des plus certaines du cinéma indépendant. Mais elle reste à venir. C'est que le cinéma auto-produit ne se prive pas d’exister : il ne coute pas trop cher, il se fait avec de la foi et de l’astuce. Et surtout la pénurie ou le coût du matériel se trouve compensé par la préparation. Donc auto-produit ce cinéma existe, non sans peine et anarchiquement. Mais c’est tout : une fois auto-produit, le cinéma auto-distribué n’existe pas, parce qu’il ne parvient pas à rencontrer son public. Pourtant en 2010, pour la première fois, les conditions sont réunies pour que les choses changent, et pour qu'apparaisse une demande d'un tel cinéma, demande qui jusqu'ici ne pouvait que demeurer latente. J'en ai parlé à l’ouverture du fil, et j’y reviendrai : les progrès de la distribution domestique favorisent les expressions minoritaires. En attendant, les films de Hanoun ont eu 50 ans pour rencontrer un autre public, leur faux public, utile pourtant : celui des ciné-freaks de l'expérimental, celui des critiques au goût original et en avance sur leur temps (Dominique Noguez, Noel Burch), et puis ses pairs, les autres cinéastes du même monde des indépendants.

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De quoi s'agit-il ? - le Mer 26 Mai 2010, 07:42

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Mais de quoi s’agit-il ?

D’abord ce sont des films au ton personnel, et même très personnel. On dira sans choquer, que les premiers Godard sont plus proches de John Ford que de Marcel Hanoun. Voila qui incite à la prudence. Son handicap réside dans cette surprise qu’il inflige au spectateur. Ce handicap n’est pas un boulet : c’est tout au plus une phase transitoire, celle de l’initiation. En tous cas, ces films ne sont pas vraiment difficiles, ni hermétiques, ni abstraits. Mais c’est un cinéma plutôt inattendu, parce qu’intérieur, sans être pour autant caviardé par la psychologie. Pour commencer, il faudra faire comprendre au spectateur, que ce cinéma-là en comparaison de celui qu’il connait déjà, est dans une position semblable à celle la poésie en regard du roman. Faute de le savoir ou de le deviner, le spectateur dérouté reste à la porte. C’est dommage pour lui : il n’entrera pas, ou difficilement dans le monde de Marcel Hanoun, qui évite soigneusement le réalisme, l’histoire, le jeu juste de l’acteur, la forme impeccable, bref tout ce qui fait la qualité d’un film narratif. Pourtant ses acteurs jouent juste, l’image la photo et le cadre sont d’un maître, et le montage aboutit exactement au résultat voulu. Tout sera tel qu’il l’aura voulu oui, mais voila : très personnel. Inhabituel. Privé de ses repères, le spectateur persuadé de connaitre le cinéma, est tenté de renoncer ? Il aurait tort, le spectateur : mieux vaudrait pour lui de se laisser embarquer, peut-être intrigué ou excité par la nouveauté, parfois agacé, souvent un peu lassé, il ferait mieux de s’obstiner jusqu’au déclic, qui ne met pas si longtemps à se produire. Il ferait mieux aussi de se souvenir, le spectateur qui est aussi un lecteur, qu’il n’avait pas immédiatement apprécié ni même compris grand chose à ses premières pages de Joyce, de Claude Simon, de Butor. Ce trajet qu’on n’a même pas l’idée de suivre au cinéma, c’est pourtant celui qu’on trouve normal de faire en musique, poésie, en arts visuels, et dans une part non négligeable de la littérature moderne ; et pour l’instant on ne dira rien de la radio. En tous cas, face au cinéma indépendant, il faut savoir se poser, et faire preuve d’une raisonnable patience, à défaut d’acharnement. Pour cette oeuvre à développement lent qui est aussi, raisonnablement, une oeuvre (un peu) ouverte, rien ne vaut l’immersion. Alors chanceux le spectateur qui trouve dans une rétrospective, l’occasion d’une immersion de quelques semaines dans le monde d’images de Marcel Hanoun. Chanceux ou heureux quand il comprend que le mot Fin qui apparait au dernières images, n’est à chaque fois que le début de son histoire à lui, et qu’il faudra le revoir le film, que le sens apparaitra lentement, au fil des projections et des rêveries ? C’est seulement à ce point du parcours que le travail commence ; mais qu’on se rassure : à cet instant le plus difficile est déjà fait, déjà passé. Cela dit pour le cinéma ordinaire c’est aussi parfois un client de perdu, au moins pour un bon moment, et ça peut durer quelques années. Car le voyage dans ce cinéma, il sera long, prenant, un peu dérangeant aussi. Et puis après Hanoun il y en a encore pas mal d’autres qui attendent car contrairement à ce qu’on a dit, cette oeuvre n’est pas un cas unique. Simplement c’est à la fois une des plus amples, et aussi une des plus magistrales.

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2 exemples - le Mer 26 Mai 2010, 07:52

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Il faudrait au moins donner quelques exemples. Alors voyons le dispositif de "L'Automne", film de l'année 1971 : dans une salle de montage, pendant une heure (c’est le format moyen qui semble le mieux convenir à notre homme) nous verrons Michel Lonsdale et Tamia jouer sans improvisation et la plupart du temps en plan fixe, les rôles d’un réalisateur et de sa monteuse affairés à l’achèvement d’un film qui leur résiste un peu mais pas trop, un film que nous ne verrons pas, dont nous n’aurons que le titre. Leur jeu est sans fantaisie, sans improvisation. Au milieu du film, une phrase à la forme incertaine mais dont l’origine est connue, éclaire le projet de l’auteur : « ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sans sujet, qui tiendrait par la seule force interne de son style, comme la terre se maintient dans l’espace, sans support ». Tout à la fois le film de 1971 identifie l’objectif, et montre que Hanoun en est encore loin : il a besoin d’un sujet, de ses souvenirs personnels, de son expérience, et du cinéma qui à cette époque est déjà devenu sa propre substance. En 2010, il n’est pas sûr que les choses aient changé pour lui, mais il semble plus proche de son but. C’est peut-être ce que nous saurons jeudi soir, jeudi 27 mai.

Ou bien voyons ce qui se passe dans "Octobre à Madrid". Hanoun est un maître du journal filmé. En l’occurrence, celui d’un film en train de se faire mais qui ne se fait pas. Le réalisateur commente en voix off ses difficultés lors d'un séjour en Espagne. Il perd son actrice, il en cherche une autre, il change de décor et du coup il change de sujet. Il se perd dans son projet et même dans la ville. Dans le même temps il nous montre l'Espagne de 1967, les rues, les arènes, les bals. Le texte en voix off nous emmène dans cette promenade. Une fois encore il a pris pour sujet le cinéma. Le spectateur néophyte s’interroge sur l’intérêt d’une telle errance verbeuse. Mais celui qui est entré déjà dans le monde de l’artiste l’a suivi dans cette promenade et pour lui, ça ne peut que continuer.

J’ai volontairement choisi ces deux films, pour ce qu’ils ont d’atypique et de révélateur : dans les deux cas, la fabrication du cinéma semble mise au premier plan. Hanoun a toujours dit que le cinéma n'avait pas de sujet, mais était LE sujet. Cette déclaration de principe, chez un homme aussi visiblement sincère, est aussi solide et éclairante, que contestable. Le spectateur doit admettre que c’est à la fois une réalité et un leurre, dans les deux cas à la fois sujet et prétexte. Le journal de tournage, peut-être imaginaire, n’est qu’un prétexte au journal filmé, dans une période d’incertitude personnelle, celle de son installation en Espagne. Et la salle de montage est aussi le lieu d’un acte d’amour, sans qu’on sache jamais quelle est la part du rêve et la part de la réalité. Mais le résultat de l’acte d’amour, c’est aussi le film lui-même.

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Un inventaire ? - le Mer 26 Mai 2010, 07:57

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Et quoi d’autre ?
Sur la cinquantaine de films, comment baliser l’inventaire ?

- Passer rapidement sur la série de courts-métrages ethnographiques tournés dans l’Espagne des 60’s ou plutôt dans l’Espagne de toujours. Ils sont intéressants et parlants même si on ne voit pas bien ce qui les distingue de ceux de Ruspoli Brault ou Lajoux.
- Passons aussi, alors, sur les quelques documentaires de commande, pourtant ce sont toujours des merveilles esthétiques, car Hanoun est d’abord photographe. S’il n’avait été cinéaste, il eut certainement laissé son nom dans l’histoire de la photo au Xxe siècle. Résultat : ses documentaires sont finalement la part la plus accessible de son oeuvre, alors qu’ils sont tout aussi personnels que les autres films. C'est que le spectateur s'y trouvera d'autant moins contraint de se dépêtrer des habitudes du cinéma narratif.
- Et puis passons encore sur ce Grand Prix reçu à Cannes en 1959 (mais oui) : le Grand Prix eurovision soit l'équivalent de la palme d’or pour le film de télévision, décerné à 2 reprises seulement. Hanoun obtient le premier pour « une simple histoire », film déjà marginal austère sans être aride, touchant, exemple de cinéma social et plein d’humanité, sans aucune des grosses ficelles de l’apitoiement bref le contraire du France Culture de maintenant.
- Et dans la foulée alors, passons sur l’unique long-métrage commercial, réalisé l’année suivante, grâce au démarrage de carrière que permettait la récompense à Cannes. Les contraintes du tournage sauront dissuader notre homme de stationner trop longtemps dans le système du cinéma. Emmanuele Riva y gagne un rôle, et le spectateur un relatif malaise en même temps qu’une confirmation : Hanoun n’est pas né au cinéma pour faire ce genre de films.
- On passera aussi sur son cinéma militant parce qu’on ne peut pas tout dire, mais on a bien envie d’y envoyer certains pour leur remettre les pieds sur terre, rien qu’un peu. On se borne ici à signaler que le cinéma de Marcel Hanoun est un cinéma politique évolué, à mille lieues du militantisme corporatiste, de la contestation systématique, et de l'esprit polémique ou campiste stérile. Sa présentation de "Jeanne, aujourd'hui", disponible sur son site, en donne quelques directions.
- Passons, passons encore plus vite sur ses quelques pas dans une avant-garde finalement moins originale, un peu démodée car c'est un genre qui se démode parfois : essais de déformations optiques, musiques cubistes, textes grandiloquents, tendance symbolique au service d’un voyage hermétique. Passons là-dessus il fallait bien les voir et quoiqu'on en aie, là encore assez souvent on le retrouve Hanoun sous le masque d'expérimentateur il est bien plus que cela, mais voila on en a vu beaucoup de leurs petits frères dans le cinexpé qui se fait en France (souvent à l'université), on en a vu des dizaines de kilomètres de bobines entre 70 et 90. Et dans le même temps Hanoun a produit en plus de ces machins, quelques unes de ses meilleures oeuvres, juste avant que vienne le moment de passer à la vidéo.
- Ah oui au fait, c'est qu'Hanoun sera parmi les premiers à adopter la vidéo, mais passons même sur ces dernières années, celles où de plus en plus souvent le plan fixe cadre un comédien chargé de servir un texte, toujours beau ou puissant le texte, car à partir de cette époque, on comprend que Hanoun est un écrivain.
- Enfin passons même sur ce que Hanoun fait de mieux : son journal filmé. Le genre est représentatif du cinéma expérimental. Marcel Hanoun l’illustre mieux que les plus grands et les plus classiques, mieux que son ami Jonas Mekas.

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Tout de même, - le Mer 26 Mai 2010, 07:59

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Passons sur tout ça, d’abord parce qu’on ne saurait tout dire en quelques posts, et puis parce qu’il faut bien choisir. Passons donc sur les différentes périodes, mais non sans les mentionner quand même, car dans chacune des cases de l’inventaire ci-dessus, la patte demeure présente : c’est aussi tout cela le cinéma de Hanoun, sans rupture mais au contraire en cohérence complète avec le peu qu’on a tenté de décrire plus haut, ou avec les derniers sur lesquels on vous inflige encore quelques pistes ci-dessous :

Le format idéal de Marcel Hanoun, c’est le moyen métrage : un peu moins ou à peine plus d’une heure. Outre le cycle L’été/L’hiver/Le printemps/L’automne (rien à voir avec Rohmer), certains films ont tout de même quelque peu franchi la barre de la notoriété.

- 1975 : "La vérité sur l’imaginaire passion d’un inconnu". Adaptation de l’Evangile de Jean, adaptation des plus strictes pour le texte, mais très personnelle pour l’image. Film de mystique qui déplaira aux calotins. Télescope l’époque historique avec le temps présent, histoire de montrer ce qu’il y a d’intemporel dans la passion du Christ. Le film est tourné en Provence, avec des moyens minimum. Un des rares films d’Hanoun à avoir été distribués dans le circuit commercial, car dans les 70’s le réseau des salles Art& Essai était dense et accueillant. Echec commercial bien sûr, et pugilat verbal entre critiques. 35 ans après il n’a pas vieilli, aussi intemporel que son sujet.

- en 1977 : "Le regard". Film-rêverie mêlant 2 énigmes : celle d’un tableau de Brueghel, et celle de fantasmes dans une chambre d’hôtel. L’histoire de sa production, ou plutôt du financement, a quelque chose de comique et d’édifiant à la fois : le cahier des charges imposait une part de scènes érotiques car la production et la distribution en salles relevait d’un réseau financé par les rentrées (assez fortes en ces temps-là) du cinéma érotique des 70’s. Alors Hanoun entrelace les deux scènes, les deux rêveries, celle de la chambre et celle du musée. L’entremêlement de deux énigmes, la beauté des images, le rythme hypnotique et la part de références personnelles qui se laissent deviner en écho à « L’hiver », tourné 10 ans plus tôt, font de ce film le puzzle le plus fascinant de toute la rétrospective.

- 1965 : "L’authentique procès de Carl-Emmanuel Jung". A fait l’objet d’un numéro de L’Avant-Scène (242 – 15 février 1980). Hanoun invente et filme le procès d’un criminel d’une guerre non spécifiée, mais les allusions renvoient clairement à la tragédie des camps. Il n’y a aucun réalisme dans ces images tournées à l’Odéon transformé en studio. Le dispositif dramatique et filmique est sobre à l’extrême, glacé même en comparaison des dialogues. Il n’y aura pas de verdict et d’ailleurs le prévenu est libre. A l’horreur des faits Hanoun oppose la sécheresse de son dispositif. Son cinéma est rien moins qu’expressionniste. Le contraste n’en est que plus fort. Ce film là, sur l’ensemble des 22 séances, c’est le choc absolu, sans le moindre recours à la facilité : là encore on aimerait que les exploiteurs du génocide qui peuplent France Culture aillent y prendre quelque leçon de tempérance. L’ironie est que c’est par ce film que « Tout arrive » a fait la promotion de la rétrospective, alors qu’il est unique dans toute l’oeuvre, par son thème et par sa facture. Cela dit, Arnaud Laporte pouvait choisir n’importe lequel des 8 moyen-métrages : dans tous les cas, il aurait été tout aussi peu représentatif de l’ensemble...

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Où en sommes-nous ? - le Mer 26 Mai 2010, 08:15

J’indique d’abord l’adresse du site personnel du cinéaste et celle de l’atelier de Marcel Hanoun où certains des films sont disponibles en vidéo à la demande. La qualité d’image y perd considérablement, ainsi que leur pouvoir de fascination. Mais l’offre permet de se faire une idée de son cinéma, par exemple en y visionnant "L’authentique procès de Carl-Emmanuel Jung" et "Insaisissable image". Je crois qu’on peut les visionner ces deux là sans trop de dommage même si le second risque de passer pour anecdotique, ce qu’il n’est pas. Et le plus profitable est encore de visionner, pour chaque film proposé, la courte présentation proposée par le cinéaste.

Les films eux-mêmes sont en vente en DVD, à un prix un peu élevé surtout pour celui qui ne sait pas exactement ce qu’il achète. Disons que la commercialisation a encore quelque progrès à faire. Je ne sais pas encore si la mise à dispo des films en vidéo à la demande, est en cohérence avec l’achat. A terme je crois que tel sera le cas. L’avenir le dira.

Quant au calendrier des séances restantes, il est disponible dans le dossier de presse de cette rétrospective.
Que dire de ces dernières séances ? D’ici l’achèvement de la manifestation (lundi 31 mai), il reste 9 projections, soient une vingtaine de films. Parmi eux, il y a encore quelques merveilles, quelques énigmes, et quelques lourdeurs.
- Parmi les premières, un portrait cru-vivant de Roland Topor et "Jeanne aujourd’hui", évocation de Jeanne d’Arc unique en son genre, toute en miroirs à partir des actes du procès ; ces deux réussites très différentes sont proposées ce mercredi soir dans la séance de 19h30.
- Parmi les moyens-métrage qui sont maintenant des classiques de Hanoun, restent à montrer en 2ème projection L’été, l’Hiver, et Le printemps.
- Reste également un journal filmé de 1985 : « Un film /portrait »
- Reste, surtout, l’événement que devrait être le film testamentaire « Cello » produit pour cette rétrospective, et qu’on attendait il y a une dizaine de jours mais voila, Marcel a pris du retard. Certainement qu’à l’heure présente il est encore en train d’y mettre la main. Pour le peu qu’il en a dit dans les discussions post-séance, ce film devrait présenter sa conception du cinéma. C’est tellement inattendu, un projet aussi clair venant de Hanoun, qu’on soupçonne quelque rouerie ou une apostasie spectaculaire, ou pire, un aveu d’impasse philosophique à la Borges, quelque chose comme "le temps est un tigre qui me déchire mais je suis le tigre". Hanoun à force de chercher le cinéma, ne peut plus que vivre cinéma et ne sera même plus capable de le dire sans constater l’échec du projet. Pour cette raison il continuera à tourner, jusqu’au bout.

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Et maintenant que faire ? Parler radio... - le Mer 26 Mai 2010, 08:27

Et maintenant que faire ?

Pour le moment, j'en ai fini sur Marcel Hanoun. Je n'ai pas d'autre événement en calendrier. Je ne suis pas certain d'avoir encore assez de foi pour seulement entamer l'analyse de l'oeuvre. Mais ce que je sais, c'est qu'il y a là un monde esthétique ignoré de ceux qui devraient le connaitre, et qui ne peuvent qu'y trouver un enrichissement. Dans ce qui suit, j'élargirai donc le propos : je ne parle plus tant du cinéaste Hanoun, que du cinéma indépendant, en général.

D'ailleurs je ne crois pas avoir écrit cette série de posts pour inciter quiconque à se déplacer à la cinémathèque en cette fin du mois de mai 2010. Je n’ai pas non plus tenté de livrer une analyse filmique dont je suis bien incapable, et pas non plus de me faire le mémorialiste en blog d’une aventure artistique que j’aurai enfin rencontrée après 35 ans de rendez-vous manqués. J’ai seulement voulu indiquer l’existence d’un art méconnu, mais qui nous concerne ici en ce qu’il ressemble comme un frère à la radio que nous défendons. J’ai dit plus haut et sans vouloir dénigrer quiconque, que les premiers Godard sont plus proches de John Ford que de Hanoun. Eh bien le cinéma indépendant, comme celui de Marcel Hanoun, est des plus éloignés du cinéma commercial ainsi que de la télé, en même temps qu’il est très proche de cette radio créative que savait nous offrir France Culture pendant des années de Nuits Magnétiques et de Surpris par la nuit : qu’on en juge par exemple, avec les récentes rediff de nuit de certains numéros de ces deux séries. Pour la première : « La beauté en mouvement » de Goran Tocilovac ; et le diptyque du « Voyage irrationnel à Naples » par Emmelene Landon pour la seconde. Le même Surpris par la nuit qui nous avait proposé le 7 février 2003 un « Découvrons le cinéma de Marcel Hanoun », produit par Frédéric Acquaviva. On en dira de même de l’ACR y compris dans sa période actuelle, à condition encore qu’il ne s’égare pas trop dans les mêmes rigoles que la caricature du cinexpé, avec bruits de casseroles et narcissime exacerbé. Enfin on peut rappeler qu’India Song a d’abord été une oeuvre pour la radio, et que la bande-son d’ « Un homme qui dort » a été diffusée par l’ACR.

Pour le reste, il y aura encore bien des choses à dire sur le cinéma indépendant, d'abord sur les oeuvres et les cinéastes dont pour le moment on n'a encore lâché aucun nom ; mais aussi sur le modèle économique/culturel qui ne demande plus qu'à vivre. Ce que je crois, c’est qu’une pente naturelle mène du cinéma commercial au cinéma indépendant, et que cette pente on ne la suit pas simplement en changeant de réseau et de salles : ce chemin là je l’ai fait il y a 30 ans, et je n’y ai jamais été vraiment pris dans une foule, car c'était un chemin direct et aride. Mais on peut suivre un autre chemin, plus long mais peut-être plus agréable et plus sûr. Il suffirait de se laisser glisser sur une pente courbe : passer du ciné à la télé d'abord par paresse ; ensuite passer de la télé à la radio et cette fois par lassitude ou effarement ; et une fois réfugié à la radio si c’est le meilleur France Culture créatif, alors rien n’est plus naturel que d’écouter du vagabondage poétique, à la fois original, inspiré, et rien moins que classique dans sa forme : les Nuits magnétiques et Surpris par la nuit sont de cette eau. De là, le dernier pas est celui qui ramène au cinéma, cette fois un cinéma indépendant, non narratif, le cinéma personnel. Celui de Hanoun en est un exemple ; il n'est pas le seul. Cette étape là n’est pas encore si fréquemment parcourue, peut-être parce que son chemin n'est pas indiqué, et les films eux-même pas assez visibles, je veux dire en tant qu’objets disponibles. Mais depuis peu les choses ont changé, maintenant que le numérique apporte les maillons manquants : ceux de la distribution individuelle et de la diffusion domestique. Il y a 20 ans, on accédait aux indépendants par une notice bien planquée dans un coin de page de Cinématographe, avec une photo floue au sujet non identifiable. Bref, un mélange de jeu de piste et de repoussoir. A présent, le monde numérique en ligne permet d'abord l'information, ensuite facilite l'accès, dans des conditions que le ciné indépendant n'avait jamais eues. Du coup, pour ce cinéma qui fut longtemps maudit et dont seules quelques exceptions ont transpiré vers le cinéma officiel, la diffusion est maintenant à portée de click. Si la demande existe au moins à l'état potentiel, elle n’attend que de se développer sous l'effet d'une offre qui n'a même pas besoin d'être intrusive : extraits sur YouTube, réseaux sociaux d’artistes & blogs d’amateurs, sites personnels de cinéastes comme celui de Marcel Hanoun, et puis les webcinéthèques spécialisées comme Ubuweb, enfin les sites commerciaux comme Chalets films, rendent aujourd’hui le cinéma indépendant plus proche de son public qu'il ne l'a jamais été. Voila donc la nouvelle sauce, et bien malin celui qui pourrait affirmer avec certitude si elle prendra ou non. Il faut prévoir une offre déséquilibrée, peut-être par la pléthore et par l'abus d'hermétisme fumeux puisque là sont les deux plaies du cinéma personnel. Mais on peut espérer aussi une régulation par la qualité, parce qu'il s'agirait de toucher un public actif et relativement éclairé. Au moins, à mon sens, les conditions du démarrage sont réunies, et depuis peu. Avec encore quelques progrès du côté de la réalisation finale de l’image à domicile, je pense que cette diffusion peut croître au point de devenir une consommation courante pour un public exigeant, et je crois aussi que ça peut se faire en quelques années, seulement. A condition que le foot et le bruit des apéros géants ne masquent pas la création des indépendants, et que l’abrutissement télévisuel ne tue pas les appétits et les désirs. Alors justement avec un peu d’optimisme, on peut se demander si cet abrutissement télévisuel, en tant que repoussoir, ne serait pas le meilleur allié de la radio créative et du cinéma indépendant.

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Dominique Noguez à Projection privée - le Jeu 03 Juin 2010, 08:27

Samedi dernier (29 mai) dans un format réduit à 30 minutes pour cause d’émission spéciale, Michel Ciment accueille Dominique Noguez pour une discussion sympathique et amicale. Le livre de Noguez ("Cinéma &") ne porte pas exclusivement sur le cinéma expérimental, mais c’est bien à lui que la conversation réservera la plus grande part.

En début de dialogue Noguez raconte comment, alors qu’il y a 45 ans de ça il travaillait à sa thèse sur le cinéma expérimental, il a incroyablement dû ramer rien que pour visionner les films en question dans des projections toujours rares et des rendez-vous improbables, bref : la pénurie. Difficulté qui aujourd’hui serait presque inexistante dit-il, du fait des copies vidéo et des DVD qui circulent plus facilement. On peut même dire que l’accès en est plus facile qu’à nombre de documents sans audace, ordinaires ou même académiques, mais piégés dans les archives en France où ils se trouvent bloqués par le délire du système de conservation. Plus loin dans la discussion, Noguez signalera que le Ciné indépendant peut maintenant se diffuser à domicile. Certes il ne dit rien de la distribution commerciale mais on y est presque, ça sera pour une prochaine émission. A condition d’être doté de souvenirs précis de la télé des 90’s, on peut y entendre un écho d’une conversation de 1992 dans un numéro de Bouillon de culture, qui mettait aux prises Chabrol avec Umberto Eco. Entre deux bons mots sur Antonioni et sur le Dr Johnson, les deux zèbres étaient tombés d’accord sur la révolution que pouvait apporter la vidéocassette à usage privé : chacun peut maintenant revoir la scène ou l’image de son choix, chacun peut se constituer sa collection. "La culture cinématographique va pouvoir exister" disait Chabrol. Si on compare notre époque à celle de leur jeunesse, on constate que la culture cinématographique est généralisée, et pas seulement dans la vie urbaine. Qu’elle soit de bonne qualité ou suffisamment raffinée, c’est une autre question. Mais il n’y a pas de doute qu’elle a cru en intensité et en importance : dans les années 45 à 60, les cinéphiles érudits comme l’étaient des Truffaut ou Godard étaient une version minoritaire de ce qui est devenu aujourd’hui, pour le mieux un mode de vie et de consommation culturelle de passionnés, et pour le pire une mode urbaine qui, aussi agaçante soit-elle, garantit au moins un certain niveau de consommation donc de production. Ainsi l’offre cinéma aura, malgré la concurrence de la télé ou plutôt avec son soutien (même si on a longtemps cru le contraire), rencontré une demande qui s’est formée progressivement. Qu’on en juge par l’édition en librairie : le nombre de livres publiés chaque année sur le cinéma a été multiplié par un facteur 20 ou 30 ; et il en va de même dans une ville comme Paris pour la quantité de mètres de rayons en librairie et bibliothèques au cinéma. Qu’on songe qu’en 1975 il existait à Paris 3 librairies spécialisées en cinéma, et un squelettique rayon à la Fnac. On voit donc quand même comment une pratique culturelle se généralise, probablement, au fil de la diffusion à domicile, de plus en plus contrôlée et commandée par le consommateur : d’abord une chaine télé, puis plusieurs, puis des cassettes et maintenant du DVD.

Je ne crois pas que le ciné indépendant devrait ni ne pourrait suivre le même chemin de notoriété, mais simplement que la diffusion domestique lui donne maintenant une chance d’accéder à la diffusion conforme à sa vocation. Il ne s’agit pas ici de mérite car ce dernier est plutôt incertain, mais simplement pour le cinéma marginal, il y a enfin une chance sportive de rencontrer son public qui, lui, n’a rien de marginal.

Pendant que Noguez raconte quelques anecdotes qui font réfléchir ou rigoler (par exemple sur l’humour de Michael Snow), Michel Ciment montre qu’il a une connaissance réelle mais peut-être un peu superficielle du sujet, à citer toujours les mêmes noms Mekas, Emshwiller et Warhol, et à rapprocher le ciné expé de l’art contemporain, enfermé dans des musées et jamais projeté sinon à un public restreint. Noguez recadrera à ce moment là, en soulignant que ce cinéma est disponible à domicile et va donc pouvoir échapper à l’enfermement. Et aussi, ça il ne le dit pas, il échappe naturellement aux délires de la cotation.

A part ça, la discussion n’évite pas les généralités utiles et instructives sur le genre : cinéma artistique, cinéma de plasticiens, quel rapport avec le cinéma populaire ? L’amateur initié peut même se sentir un peu agacé de ces scies analytiques. Mais (on est sur France Culture les gars), on peut parier qu’une bonne part de l’auditoire curieux va découvrir quelque chose dans ce Projection Privée, quelque chose qui fera résonner certains, surtout du côté des amateurs de l’ACR ou de feu Surpris par la nuit.

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