Hérode a écrit:[...] A-t-il pour conception que la radio doive demeurer éphémère ? Crainte que les instances de contrôle comme l’INA ne se fassent doubler par des initiatives individuelles ?
Je pense que c’était moins raisonné que ça.
Pourtant c’est vrai qu’il y a une doctrine de l’immédiat. Elle est défendue pas seulement par la version simplette de Laure Adler avec son, "la radio c’est le direct" et son "70% du programme en direct"", mais aussi en profondeur par un Veinstein et même par Pierre Dumayet. Or ces deux-là auront été parmi les grands pourvoyeurs du programme de stock : radio pour le premier, télé pour l’autre. C’est qu’ils ont été deux inventeurs prolifiques. Lebrun qui n’a rien su inventer d’autre que le direct multiplex multi-niveaux-dans-la-même-baraque, il n’avait sans doute pas ce soir-là une doctrine radio très précise à défendre : nous étions en décembre 1999 et après 3 mois du programme de Laure Adler, les auditeurs hurlaient à la démolition de leur radio. Lebrun était là pour organiser ce qui aurait du être un débat, et qui fut son premier grand naufrage. Mais en tant que naufragé, ou en tant que naufrageur ? Qu’on en juge...
C’était dans un "Pot au feu" en public au Bouillon Racine, où les auditeurs étaient invités à rencontrer Laure Adler. De fait ils l’ont rencontrée. Frontalement. Mais des auditeurs, mis à part ceux dont la satisfaction avait été pré-enregistrée pour servir de contrepoids à ceux qui ne manqueraient pas d’être présents en salle et fort mécontents, eh bien elle laure Adler elle n’en a pas rencontrés car d’avance elle ne voulait pas les reconnaître, les auditeurs de ce soir-là dans ce qui devenu le "fameux Pot-au-feu sanglant". Et elle l’a dit explicitement, en des termes parfaitement synonymes de "vous n’êtes pas des auditeurs de France culture". Cette émission il est probable qu’elle l’avait préparée, mais soit trop peu, soit très mal, comme un combat où elle n’a cessé de fuir ou de jouer le double langage et le parler-creux, bref l’évitement, avant de craquer à la fin pour dénoncer la "très grande violence" dont elle était la victime. Cette violence (verbale) était le salaire de son mépris.
Donc ce débat qui aurait pu commencer dans la tension et s’achever sur un désaccord mais quand même en discussion, a aussi été raté par Jean Lebrun qui n’a pas su faire comprendre à sa patronne quel était l’attachement des auditeurs à cette ambiance radio de FC qui venait d’être plus que bousculée dans la grille de rentrée. Et en décembre 1999, on ne pouvait pas encore liquider les auditeurs déçus en les taxant de "passéisme". Cet argument inepte est arrivé après pour déplacer le débat en ne répondant surtout pas à la critique.
Alors Lebrun a donc voulu montrer qu’il y avait des néo-auditeurs "très contents-contents du nouveau programme", en face des mécontents qui, dans la salle, ont pu s’exprimer : une petite dizaine au plus, dont un ou deux pour dire maladroitement sa passion, un autre pour crier sa colère, et en prime l’inévitable rhétorique de la manife complètement à côté de la plaque, comme si la question ce soir-là elle était syndicale. D’où les formules déplacées comme "la casse de france culture", qui fit florès dans un groupuscule pittoresque.
Mais parmi ceux qui ont tenté de dire la place que tenait la radio dans leur vie, il y en a eu un pour décrire comment il enregistrait des tas d’émissions, et que c’était pas commode surtout quand on n’est pas chez soi au moment de l’émission. Oui souvenons-nous : avant le podcast et avant le MP3 directement capté à l’ordi, il fallait brancher plusieurs appareils, des chaines avec timer intégré ou externe, et puis comme on avait au mieux des cassettes de 120 minutes il en fallait plusieurs, parfois, pour les émissions longues. J’arrête là avec ces temps héroïques qui ont duré 25 ou 30 ans, mais ce sont ces montages presque au scotch que l’auditeur avait très bien décrit en très peu de temps. Eh bien c’est à ça que Lebrun avait répondu "vous êtes pas un peu malades ? ". Typique figure du mépris par celui qui joue l’apôtre.
Alors 10 ans plus tard quand on voit les mêmes se féliciter du succès podcast, on se dit qu’à cette époque ils avaient déjà quelques années de retard sur leur public. Etre en retard sur des gens qu’on méprise, c’est se condamner un jour à montrer son vrai visage. Le vrai visage de Jean Lebrun, maintenant on le connait : un de ces hommes de média qui roulent pour leur pomme tout en feignant d’oeuvrer pour le public. Et pour la radio qui l’avait promu et qu’il s’est acharné à saboter :
un naufrageur.