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Le coin des bouquineurs    Page 5 sur 8

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Le coin des bouquineurs - le Dim 30 Aoû 2009, 04:17

Rappel du premier message :

En d'autres temps et autre lieu, j'avais proposé ce début de roman, savoureux autant que rarissime :
<< Tom Mac Cormick jurait comme un irlandais. Il puait la marée et l’embrun. Sa crasse, cuite par le soleil de toutes les latitudes, lui avait revêtu le corps d’un nouvel épiderme insensible. Il roulait fortement d’une hanche sur l’autre : on aurait dit qu’il boitait des deux jambes.

C’était un garçon mal embouché et grossier à faire avorter une femme enceinte. Sa verte soixantaine lui permettait d’être insolent sans trop de dommage. Il était fort comme un gorille et son expérience de la bagarre lui avait permis bien souvent d’échapper à des corrections méritées. Il avait la manie de raconter des histoires et il exigeait, sous peine des pires représailles, qu’on l’écoutât. Ca vieux radoteur était d’une susceptibilité insupportable. Au moindre mot il se fâchait et sa colère avait une couleur de crime. Une colère terrible d’élément déchaîné : sa figure se ridait toute entière de l’une à l’autre oreille, et du sommet du crâne (qu’il avait chauve) à la pomme d’Adam : son visage se fermait soudain comme un poing. Il aurait tué pour un doute. Car Tom Mac Cormick était l’homme le plus sérieux du monde et il n’acceptait pas la plaisanterie.

Il est vrai que le vieux buvait comme un golfe. Son alcoolisme était méthodique : il s’enivrait six heures par jour, dormait pendant six heures, et pendant douze il était sobre, racontait des histoires, jurait, cassait des meubles et discourait sur tout avec une science dont je n’aurais jamais cru capable un homme aussi vulgaire.

Son ivresse était calme et taciturne. Il méditait en cuvant. Son amour immense et rudimentaire pour la mer asservissait inconsciemment sa rêverie à la monotonie des plaines liquides. Aussi son activité intellectuelle se réduisait-elle à coller sur un vieux cahier toutes les coupures de journaux qu’il avait pu trouver relatant un naufrage ou une tempête. Comme il savait à peine lire, il se fiait uniquement aux titres, et on trouvait dans son cahier les choses les plus imprévues : par exemple une affiche de la Anti-Saloon-Ligue qui commençait par ces mots en caractère gras : UNE TEMPETE DANS UN VERRE D’EAU >>

(Kala-Azar - Roger de Lafforest - Grasset 1931)
./...
* * *

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le N°1 de 1, hein? - le Mer 09 Avr 2014, 15:11

z'avez lu ce truc , une feuille à déplier à 2neuros et 8o cents :  cela fait cher du kilogramme
Le concept est super rentable. A vos portefeuilles les go and go  Laughing  lol! 

la devise  : CHAQUE SEMAINE, UNE QUESTION D'ACTUALITE, PLUSIEURS REGARDS (bonjour les virgules)

et combien de regards sur ce forum ?

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Re: Le coin des bouquineurs - le Mer 09 Avr 2014, 16:20

Pour ça je suggère la création d'un sujet - Je vais peut-être propulser votre post en N°1 d'un nouveau fil-sujet.

Mais en passant, je note que ce matin après la chronique Munier, le Voinche a trouvé le moyen de présenter la chose devant le micro (pour qu'on voye bien) et ensuite de replier toujours devant le micro (pour qu'on esgourde bien) d'ailleurs comme il n'y parvenait point on a bel et bien esgourdé le bruit de l'univers froissé.

C'était nul.

Présenté par un tel nul, l'effet de contraste ne peut que servir l'oeuf othorhyno, le faux toc rhino, j'espère que ça ne sera pas comme L'Opinion, un truc laborieux et pas très rempli.

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le Monde se plie en 4 - le Mer 09 Avr 2014, 18:31

pour ce One (1 en javanais) une précision :
aux fonds dateurs : Eric Fottorino sa woman Natalie Thiriez , Lolo Greilsamer und Henry Hermand.
un N° 0 dés dix cassés pour les 1000 1ers à bonnets (c'est véridique !) pst 

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Re: Le coin des bouquineurs - le Sam 03 Mai 2014, 14:23

Voici le Discours de Buffon sur le style. Discours prononcé lors de sa réception à l'Académie Française le 25 août 1753. De ce texte on cite souvent une phrase unique, et sous des formes diverses. Je ne sais si la forme ci-dessous est bien conforme à l'original. C'est le texte de l'édition de l'abbé J. Pierre en 1896.


Messieurs,

Vous m'avez comblé d'honneur en m'appelant à vous; mais la gloire n'est un bien qu'autant qu'on en est digne, et je ne me persuade pas que quelques essais écrits sans art et sans autre ornement que celui de la nature soient des titres suffisants pour oser prendre place parmi les maîtres de l'art, parmi les hommes éminents qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms, célébrés aujourd'hui par la voix des nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. Vous avez eu, Messieurs, d'autres motifs en jetant les yeux sur moi; vous avez voulu donner à l'illustre compagnie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir depuis longtemps une nouvelle marque de considération: ma reconnaissance, quoique partagée, n'en sera pas moins vive. Mais comment satisfaire au devoir qu'elle m'impose en ce jour? Je n'ai, Messieurs, à vous offrir que votre propre bien: ce sont quelques idées sur le style, que j'ai puisées dans vos ouvrages; c'est en vous lisant, c'est en vous admirant qu'elles ont été conçues; c'est en les soumettant à vos lumières qu'elles se produiront avec quelque succès.

Il s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est néanmoins que dans les siècles éclairés que l'on a bien écrit et bien parlé. La véritable éloquence suppose l'exercice du génie et la culture de l'esprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors; et, par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps; tous les mouvements, tous les signes, concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner? Que faut-il pour ébranler la plupart même des autres hommes et les persuader? Un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes. Mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui, comme vous, Messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner: il ne suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux; il faut agir sur l'âme et toucher le coeur en parlant à l'esprit.

Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. Si on les enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégants qu'ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant.

Mais, avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s'en être fait un autre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées: c'est en marquant leur place sur ce premier plan qu'un sujet sera circonscrit, et que l'on en connaîtra l'étendue; c'est en se rappelant sans cesse ces premiers linéaments qu'on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu'il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue; par une grande finesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des pensées fécondes; par la sagacité que donne la grande habitude d'écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l'esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu'on puisse l'embrasser d'un coup d'oeil, ou le pénétrer en entier d'un seul et premier effort de génie; et il est rare encore qu'après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s'en occuper; c'est même le seul moyen d'affermir, d'étendre et d'élever ses pensées: plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l'expression.

Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois; sans cela, le meilleur écrivain s'égare, sa plume marche sans guide, et jette à l'aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera ou ne se fera pas sentir, l'ouvrage ne sera point construit; et, en admirant l'esprit de l'auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de génie. C'est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu'ils parlent très bien, écrivent mal; que ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu'ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées; qu'en un mot, il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'en seul jet.

Cependant, tout sujet est un; et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances: autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur; il ne peut faire impression sur l'esprit du lecteur, il ne peut même se faire sentir que par la continuité du fil, par la dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.

Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? C'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais; elle prépare en silence les germes de ses productions; elle ébauche par un acte unique la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, elle la perfectionne par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L'ouvrage étonne; mais c'est l'empreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L'esprit humain ne peut rien créer; il ne produira qu'après avoir été fécondé par l'expérience et la méditation; ses connaissances sont les germes de ses productions: mais s'il imite la nature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.

C'est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur son objet qu'un homme d'esprit se trouve embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées; et, comme il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres; il demeure donc dans la perplexité. Mais lorsqu'il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel il doit prendre la plume, il sentira le point de maturité de la production de l'esprit, il sera pressé de la faire éclore, il n'aura même que du plaisir à écrire: les idées se succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout, et donnera de la vie à chaque expression; tout s'animera de plus en plus; le ton s'élèvera, les objets prendront de la couleur; et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit à ce que l'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux.

Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition: l'on ne présente qu'un côté de l'objet, on met dans l'ombre toutes les autres faces; et ordinairement ce côté qu'on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité qu'on l'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.

Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. Aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie: alors l'art de dire de petites choses devient peut-être plus difficile que l'art d'en dire de grandes.

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passer tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés mais stériles; ils ont des mots en abondance, point d'idées; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en ont que l'ombre. Le style doit graver des pensées: ils ne savent que tracer des paroles.

Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet, il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et, lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style; c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle, dictée par le génie, si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le style aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui n'est que brillant et une répugnance constante pour l'équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin, si l'on écrit comme l'on pense, si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, cette bonne foi avec soi même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort, et qu'il ait partout plus de candeur que de confiance, plus de raison que de chaleur.

C'est ainsi, Messieurs, qu'il me semblait, en vous lisant, que vous me parliez, que vous m'instruisiez. Mon âme, qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre l'essor et s'élever jusqu'à vous; vains efforts! Les règles, disiez-vous encore, ne peuvent suppléer au génie; s'il manque, elles seront inutiles. Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût. Le style suppose la réunion et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles. Les idées seules forment le fond du style, l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes; il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances, et de l'avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs, pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires. Or jamais l'imitation n'a rien créé: aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d'idées.

Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet, il ne doit jamais être forcé; il naîtra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées. Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales, et si l'objet en lui-même est grand, le ton paraîtra s'élever à la même hauteur; et si, en le soutenant à cette élévation, le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière, si l'on peut ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin, si l'on peut, en un mot, représenter chaque idée par une image vive et bien terminée et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non seulement élevé, mais sublime.

Ici, Messieurs, l'application ferait plus que la règle; les exemples instruiraient mieux que les préceptes; mais, comme il ne m'est pas permis de citer les morceaux sublimes qui m'ont si souvent transporté en lisant vos ouvrages, je suis contraint de me borner à des réflexions. Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité: la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité: si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mises en oeuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer: s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. Or un beau style n'est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que ceux qui peuvent faire le fond du sujet.

Le sublime ne peut se trouver que dans les grands sujets. La poésie, l'histoire et la philosophie ont toutes le même objet, et un très grand objet, l'homme et la nature. La philosophie décrit et dépeint la nature; la poésie la peint et l'embellit: elle peint aussi les hommes, elle les agrandit, les exagère, elle crée les héros et les dieux. L'histoire ne peint que l'homme, et le peint tel qu'il est: ainsi le ton de l'historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes, quand il exposera les plus grandes actions, les plus grands mouvements, les plus grandes révolutions; et, partout ailleurs, il suffira qu'il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu'il parlera des lois de la nature, des êtres en général, de l'espace, de la matière, du mouvement et du temps de l'âme, de l'esprit humain, des sentiments, des passions; dans le reste, il suffira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de l'orateur et du poète, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu'ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illusion qu'il leur plaît et que, devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force et déployer toute l'étendue de leur génie.

Adresse à MM de l'Académie Française

Que de grands objets, Messieurs, frappent ici mes yeux! et quel style et quel ton faudrait-il employer pour les peindre et les représenter dignement? L'élite des hommes est assemblée; la Sagesse est à leur tête; la Gloire, assise au milieu d'eux, répand ses rayons sur chacun, et les couvre tous d'un éclat toujours le même et toujours renaissant. Des traits d'une lumière plus vive encore partent de sa couronne immortelle, et vont se réunir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des rois. Je le vois, ce héros, ce prince adorable, ce maître si cher. Quelle noblesse dans tous ses traits! quelle majesté dans toute sa personne! que d'âme et de douceur naturelle dans ses regards! il les tourne vers vous, Messieurs, et vous brillez d'un nouveau feu, une ardeur plus vive vous embrase; j'entends déjà vos divins accents et les accords de vos voix; vous les réunissez pour célébrer ses vertus, pour chanter ses victoires, pour applaudir à notre bonheur; vous les réunissez pour faire éclater votre zèle, exprimer votre amour et transmettre à la postérité des sentiments dignes de ce grand prince et de ses descendants. Quels concerts! ils pénètrent mon cœur; ils seront immortels comme le nom de Louis.

Dans le lointain, quelle autre scène de grands objets! le Génie de la France, qui parle à Richelieu et lui dicte à la fois l'art d'éclairer les hommes et de faire régner les rois; la Justice et la Science, qui conduisent Séguier et l'élèvent de concert à la première place de leurs tribunaux; la Victoire, qui s'avance à grands pas et précède le char triomphal de nos rois, où LOUIS LE GRAND, assis sur des trophées, d'une main donne la paix aux nations vaincues, et de l'autre rassemble dans ce palais les Muses dispersées. Et près de moi, Messieurs, quel autre objet intéressant! la Religion en pleurs, qui vient emprunter l'organe de l'Eloquence pour exprimer sa douleur, et semble m'accuser de suspendre trop longtemps vos regrets sur une perte que nous devons tous ressentir avec elle.

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Re: Le coin des bouquineurs - le Ven 19 Déc 2014, 08:07

@Nessie a écrit:Voici le Discours de Buffon sur le style. Discours prononcé lors de sa réception à l'Académie Française le 25 août 1753. De ce texte on cite souvent une phrase unique, et sous des formes diverses. Je ne sais si la forme ci-dessous est bien conforme à l'original. C'est le texte de l'édition de l'abbé J. Pierre en 1896.

(...)

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passer tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés mais stériles; ils ont des mots en abondance, point d'idées; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en ont que l'ombre. Le style doit graver des pensées: ils ne savent que tracer des paroles. (...)

Alain Borer aurait pu s'inspirer du discours de Buffon, mais ce n'est pas ce dernier qu'il cite dans le livre présenté chez Marie-Hélène Fraïssé Shiakophonie en sol mineur - la langue française face au désastre?

On pourra parcourir la Table des matières ou, justement, lire un extrait du livre.

Mais, à choisir, je crois qu'il vaut mieux imprimer le texte reproduit plus haut, le lire et le relire (prévoir au moins quinze minutes par lecture). Pour constater finalement que les prétendus et soi-disant défenseurs de la langue française, comme Alain Borer, Claude Hagège et une ribambelle d'Académiciens, au premier rang desquels Erik Orsenna avec son médiocre La grammaire est une chanson douce, en sont de piètres illustrateurs.

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Je mets un bonnet d'âne au vieil Alain Borer - le Sam 07 Fév 2015, 16:39

@Philaunet a écrit:
@Nessie a écrit:Voici le Discours de Buffon sur le style. Discours prononcé lors de sa réception à l'Académie Française le 25 août 1753. De ce texte on cite souvent une phrase unique, et sous des formes diverses. Je ne sais si la forme ci-dessous est bien conforme à l'original. C'est le texte de l'édition de l'abbé J. Pierre en 1896.

(...)

Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu'on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus l'écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir passer tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés mais stériles; ils ont des mots en abondance, point d'idées; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n'ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en ont que l'ombre. Le style doit graver des pensées: ils ne savent que tracer des paroles. (...)

Alain Borer aurait pu s'inspirer du discours de Buffon, mais ce n'est pas ce dernier qu'il cite dans le livre présenté chez Marie-Hélène Fraïssé Shiakophonie en sol mineur - la langue française face au désastre?

On pourra parcourir la Table des matières ou, justement, lire un extrait du livre.

Mais, à choisir, je crois qu'il vaut mieux imprimer le texte reproduit plus haut, le lire et le relire (prévoir au moins quinze minutes par lecture). Pour constater finalement que les prétendus et soi-disant défenseurs de la langue française, comme Alain Borer, Claude Hagège et une ribambelle d'Académiciens, au premier rang desquels Erik Orsenna avec son médiocre La grammaire est une chanson douce, en sont de piètres illustrateurs.
Lisant les premières pages de l'ouvrage de M. Alain Borer, je relève ceci : « Les hommes politiques passent, les fautes de langue restent. Lui, Victor Hugo, qui annonçait au millénaire suivant l'avènement planétaire de la langue française, serait désespéré de voir que le problème ne consiste plus du tout dans ce souci qui fut le sien de mettre un ''bonnet rouge au vieux dictionnaire'' (avec diérèse à vi-eux) mais plutôt de lui visser la casquette américaine à visière sur la nuque (…). »
http://cr.epagine.eu/cloudReading/9782072549014/54207fd24033a/preview/
(Sous la rubrique Followers, les pages quatrième et cinquième.)
Jamais l'adjectif « vieux » n'est employé comme dit pourtant M. Borer...
« Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. »
Dans cet alexandrin illustre, « dictionnaire », conformément à l'étymologie, compte quatre syllabes (di-ksi-o-nêr) et « vieux » une seule. On se rappelle sans doute les deux premiers décasyllabes de « Colloque sentimental » :        
« Dans le vieux parc solitaire et glacé
  Deux formes ont tout à l'heure passé. »
M. Borer, qu'on dit spécialiste de Rimbaud, ne connaît-il pas cet alexandrin (tiré du poème « Les assis ») :
« Comme les floraisons lépreuses des vieux murs » ?
Dans tous ces vers, « vieux » apparaît normalement en tant que monosyllabe.
Le 16 décembre dernier, Mme Marie-Hélène Fraïssé, pour indiquer l'origine du titre que porte l'ouvrage de M. Borer, récita le distique fameux de Phèdre ; malheureusement elle dit « Ariane » avec deux syllabes (et non avec quatre...) : « Ar-iann'ma soeur de quel amour blessée (...) » sans que cette diction choquât M. Borer.
[son mp3="http://franceculture.fr/sites/default/files/sons/2014/12/s49/NET_FC_7a9f75a4-4c2a-4181-91a7-22589931fc35.mp3" debut="01:44" fin="01:58"]
En revanche, M. Borer dit Joachim « du Beulley ». Etant justement repris par Mme Fraïssé, il persista mais comme Mme Fraïssé lui demandait s'il ne convient pas de prononcer « Bé-lê », il se rétracta sournoisement : « Du Bellay [Bé-lê] si vous voulez oui (…). »
[son mp3="http://franceculture.fr/sites/default/files/sons/2014/12/s49/NET_FC_7a9f75a4-4c2a-4181-91a7-22589931fc35.mp3" debut="16:50" fin="17:00"]
Quelle admirable mégalopsychie !
http://www.franceculture.fr/emission-tout-un-monde-shiakophonie-en-sol-mineur-la-langue-francaise-face-au-desastre-2014-12-16

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Marcel Proust ou Mark Twain ? - le Dim 01 Mar 2015, 13:38

A midi, M. Philippe Meyer commentait l'erreur commise hier par l'A.F.P. de la manière suivante : « (…) l'heure a sonné de notre dernière séquence la séquence des brèves je je vais l'ouvrir euh dans le le Proust raconte que le le duc de Guermantes euh se préparant à aller à l'opéra et même se mettant en marche pour aller à l'opéra on vient l'interrompre en lui disant que son cousin le prince de Guermantes est mort et le duc de Guermantes répond : ''On exagère toujours'' eh bien euh c'est hier que l'A.F.P. a exagéré en annonçant la mort de Martin Bou de Martin Bouygues [rire] pardon euh non pas de Martin... de Martin Bouygues euh dont nous sommes heureux de savoir que d'un événement reporté à une date ultérieure que nous souhaitons très ultérieure pour M. Bouygues (…). » (50'55-51'30.) Nous devons savoir gré à M. Meyer de citer Proust*. Toutefois, la dépêche erronée de l'A.F.P. évoque bien plus encore la mésaventure survenue à Mark Twain : « Quelques années auparavant, il [Mark Twain]  avait lu dans un journal qu'il était mort et avait aussitôt câblé au directeur le télégramme suivant : LA NOUVELLE DE MA MORT EST FORT EXAGEREE ! » (Georges Perec, La vie mode d'emploi, sixième partie, chapitre XCIV).    
*Voici la scène à laquelle songeait M. Meyer : « Je ne tenais pas à la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine. Aussi je refusai. La voiture s’était arrêtée, le valet de pied demanda la porte cochère, les chevaux piaffèrent jusqu’à ce qu’elle fût ouverte toute grande, et la voiture s’engagea dans la cour. ''À la revoyure, me dit le duc. — J’ai quelquefois regretté de demeurer aussi près de Marie, me dit la duchesse, parce que, si je l’aime beaucoup, j’aime un petit peu moins la voir. Mais je n’ai jamais regretté cette proximité autant que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous. — Allons, Oriane, pas de discours.'' La duchesse aurait voulu que j’entrasse un instant chez eux. Elle rit beaucoup, ainsi que le duc, quand je dis que je ne pouvais pas parce qu’une jeune fille devait précisément venir me faire une visite maintenant. ''Vous avez une drôle d’heure pour recevoir vos visites, me dit-elle. — Allons, mon petit, dépêchons-nous, dit M. de Guermantes à sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous costumer… '' Il se heurta devant sa porte, sévèrement gardée par elles, aux deux dames à canne qui n’avaient pas craint de descendre nuitamment de leur cime afin d’empêcher un scandale. ''Basin, nous avons tenu à vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute : le pauvre Amanien vient de mourir, il y a une heure.'' Le duc eut un instant d’alarme. Il voyait la fameuse redoute s’effondrer pour lui du moment que, par ces maudites montagnardes, il était averti de la mort de M. d’Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lança aux deux cousines ce mot où il faisait entrer, avec la détermination de ne pas renoncer à un plaisir, son incapacité d’assimiler exactement les tours de la langue française : ''Il est mort ! Mais non, on exagère, on exagère !'' Et sans plus s’occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient faire l’ascension dans la nuit, il se précipita aux nouvelles en interrogeant son valet de chambre : ''Mon casque est bien arrivé ? — Oui, monsieur le duc. — Il y a bien un petit trou pour respirer ? Je n’ai pas envie d’être asphyxié, que diable ! — Oui, monsieur le duc. — Ah ! tonnerre de Dieu, c’est un soir de malheur. Oriane, j’ai oublié de demander à Babal si les souliers à la poulaine étaient pour vous ! — Mais, mon petit, puisque le costumier de l’Opéra-Comique est là, il nous le dira. Moi, je ne crois pas que ça puisse aller avec vos éperons. — Allons trouver le costumier, dit le duc. Adieu, mon petit, je vous dirais bien d’entrer avec nous pendant que nous essaierons, pour vous amuser. Mais nous causerions, il va être minuit et il faut que nous n’arrivions pas en retard pour que la fête soit complète'' » (M. Proust, Sodome et Gomorrhe, II, chapitre premier).

http://www.franceculture.fr/emission-l-esprit-public-l-etat-du-parti-socialiste-la-situation-en-syrie-2015-03-01

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Re: Le coin des bouquineurs - le Dim 01 Mar 2015, 14:58

Louable geste, mais il semble commettre la même erreur! Amanien d'Osmond et le prince de Guermantes sont tous les deux cousins du duc, mais ne sont pas le même personnage. Ce n'est pas le prince de Guermantes qui vient de mourir mais Osmond. So close!

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Une définition de l'université - le Mer 04 Mar 2015, 17:18

L'ânerie (fort justement) relevée aujourd'hui par Nessie me rappelle une anecdote relatée par feu Simon Leys : « Il y a quelques années, en Angleterre, un brillant et fringant jeune ministre de l'Education était venu visiter une grande et ancienne université ; il prononça un discours adressé à l'ensemble du corps professoral, pour leur [sic] exposer de nouvelles mesures gouvernementales en matière d'éducation, et commença par ces mots : ''Messieurs, comme vous êtes tous ici des employés de l'université...'', mais un universitaire l'interrompit aussitôt : ''Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l'université, nous sommes l'université'' » (Simon Leys, Le studio de l'inutilité, Paris, Flammarion, 2012, pp. 287-288).  

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Lionel Duroy, ''Échapper'' - le Mer 27 Mai 2015, 22:52

L'invité de Hors-Champs du 5 mai dernier était Lionel Duroy. Son dernier roman "Échapper", était présenté ici le 21 janvier dernier sur le site Francetvinfo. Il mériterait une étude dans une véritable émission de critique littéraire.

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Antoine Spire, « L'obsession des origines » - le Mer 03 Juin 2015, 16:30

Dans un fil intitulé « Islamophobie sur France Culture » se développe une discussion qui rappelle un épisode largement médiatisé en mai 2000 concernant des intervenants au Panorama de France Culture. Antoine Spire en avait donné sa vision dans un livre,  « L'obsession des origines »,  paru en novembre 2000 aux éditions Verticales.

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