Avec la 6e tranche des entretiens de Robert Mallet (pour les horaires clickez sur
ce lien vers le fil des Nuits), voici une soirée Léautaud de bon ton. Et même, vont dire certains, c'est un Léautaud plutôt premier degré et sans excès. Mais non sans intérêt. On entendra surtout le Léautaud moraliste, par exemple l'homme révolté par la goujaterie du Boulevard quand c'est un personnage féminin qui fait les frais des rires gras. C'est qu'en Léautaud le misogyne est surpassé par le misanthrope. L'homme est aussi capable de rire aux tragédies que de se laisser émouvoir aux comédies. Pour savoir si ses raisons tiennent la route il faut les écouter. Voici le programme :
- La vie avec les animaux
- La critique de théâtre - Critique de la tragédie
- Le théâtre classique - De Molière à Hugo,
- Le théâtre moderne - Jusqu'à Rostand et Claudel
Dans l'ensemble on y entendra moins de rigolade que dans les soirées précédentes. Ca ou là une pique à l'un ou l'autre dramaturge qui n'a pas l'heur de lui plaire. Mais c'est sans passion et non plus sans joie mauvaise que Léautaud classe dans le médiocre quelques unes des gloires nationales : Racine, Corneille, Hugo, Claudel. Et là encore ça vaut la peine d'entendre ses raisons. En tous cas il ne flingue pas (pas encore). Du coup, un temps on se demande d'où Mallet nous sort ce critique, si différent du personnage truculent des 5 premières séries ? Peut-être est-ce un effet de la fatigue, ou bien il commence à s'habituer à la situation d'entretien ? Ou bien est-ce que les deux sujets (les animaux, le théâtre) étant ses plus grandes passions, il se trouve un temps perdre le goût de l'outrance, de l'ironie. Jamais lassé des premiers, jamais blasé du second, Léautaud parle ici de façon dépassionnée et presque sans humour. C'est donc une occasion rare pour ceux qui veulent découvrir le personnage au naturel et non plus préoccupé de choquer ou de s'amuser.
Sur les animaux, il décrit en termes simple sa vie avec eux. C'est sans surprise qu'on l'entendra désapprouver la chasse et la pêche. Au détour d'une anecdote on rencontre Pergaud, Vallette. Ce même Vallette qui lui avait confié en septembre 1907 la rubrique de Théâtre dans le Mercure de France. Au Mercure et ailleurs, Léautaud sous le pseudonyme de Maurice Boissard signera environ 135 chroniques en 35 ans. Mais de Boissard il sera question demain. Pour ce soir, Mallet s'attache à parler de théâtre et à parler de la critique. Nous aurons donc les deux théories. En premier lieu, un vade-mecum de la critique, dont je suis certain qu'on gagnerait à l'appliquer aujourd'hui dans la critique littéraire et aussi en forum si un jour nous parvenons ici à faire de la critique radio : juger au cas par cas, en toute sincérité et indépendance, et selon son propre agrément c'est à dire avec une subjectivité assumée ce qui ne veut pas dire toujours sur un ton tranché.
Et puis il y a la théorie du théâtre. Et là, l'auditeur de France Culture pourrait bien y trouver le moment le plus profitable de ces 10 soirées. Si on veut la résumer : Léautaud préfère le naturel et la comédie, le ton populaire de Molière et de Shakespeare. Et il se défie de la tragédie et du grandiloquent. J'ai dit plus haut qui se trouvera dévalué sinon éreinté. Quant à ses préférences, il parle longuement des grands personnages de Molière, et fait l'éloge de Beaumarchais, de Guitry qu'il trouve doué mais hélas un peu léger. Parmi les modernes, Mirbeau est des rares à trouver grâce à ses yeux, avec quelques autres qui sont maintenant bien oubliés. Il y aura de la surprise quand il évoque Courteline ou Feydeau. Exemples à l'appui, Robert Mallet lui fait remarquer que ses goûts de 1950 ont bien changé depuis la rédaction des chroniques. Comme Léautaud conteste, Mallet lit des extraits et l'autre est bien obligé d'en convenir : il vient de râler modérément contre Courteline et Jules Renard mais Maurice Boissard les avait appréciés. Par contre pour Flers et Caillavet il est resté cohérent en leur reprochant de s'inspirer un peu trop des confrères. Déjà dans le premier volume je trouve ceci " MM de Flers et de Caillavet continuent au Gymnase leur petit métier de rafistoleurs dramatiques. Nous aurons bientôt avec leurs pièces une encyclopédie complète du théâtre depuis 40 ans".
Dans ces 75 minutes ceux qui aiment s'amuser seront tout de même servis par quelques bons mots et quelques histoires. Par exemple l'histoire de la petite chienne qui a beaucoup aimé les poèmes de Paul Fort. Ne loupez pas cela dans le premier quart d'heure c'est délicieux (comme Paul Fort, justement). Une autre histoire aussi drôle et authentique est celle de l'homme qui essaie 4 fois de noyer son chien et qui à son tour tombe à l'eau. Je ne vous dis pas la fin telle que Léautaud la raconte, car je ne sais pas finalement si je la trouve savoureuse ou atroce. A vous de voir ou plutôt d'entendre. Je préfère vous recopier sa lettre à un agriculteur des Cotes du Nord : en tirant sur un chat, l'homme avait tué d'un coup de fusil son propre fils âgé de 18 mois. Ce courrier étonnant n'est pas dans sa correspondance ni dans l'émission de ce soir. Je l'ai trouvé chez Bechtel & Carrière :
Je lis dans les journaux "l'accident" qui vient de vous arriver.
En voulant tuer un chat vous avez tué votre enfant.
Je suis ravi. Je suis enchanté. Je trouve cela parfait.
d'une malheureuse bête.
Encore tous mes compliments.