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   Paul Léautaud - Entretiens avec Robert Mallet (1950/1951) - Page 1 sur 2

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Paul Léautaud - Entretiens avec Robert Mallet (1950/1951) - le Mar 10 Mai 2011, 00:20

Une catastrophe n’arrive jamais seule. Non seulement notre forum continue, en excellente santé, mais alors que vous vous préparez à dormir, vous apprenez que les Nuits de France Culture vont, pendant deux semaines, diffuser les fameux entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet. Ces entretiens sont célèbres : ils ont marqué une génération de français qui ensuite les ont racontés à leurs enfants. Pendant des décennies, ils demeurent à l’état de souvenirs, s’enfoncent aux archives d’où on les ressort par petits bouts, puis sont diffusés en CD par Frémeaux, et maintenant pour deux semaines nous reviennent, dans les Nuits de France Culture.






Je place ici ce post d’ouverture, pendant l’heure qui précède la diffusion. Par la suite, je donnerai en cours de journée et au plus tard en début de soirée le programme pour chaque série diffusée dans la nuit à venir (diffusion par volées de 3 ou 4 et pour des durées de 1h à 1h15 à chaque fois).

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Première livraison - le Mar 10 Mai 2011, 00:36

Ca reste étonnant -on le redira à la fin de la diffusion dans 15 jours- qu’une telle verdeur de vieil anar et une telle guirlande de rires d’écorcheur ait pu être diffusée à la radio nationale (il n’y en avait pas d’autre) dans la frileuse 4eme République. Il faudrait se demander ce qu’était la radio en 1950 : avant que la télé devienne le média de masse, à l’époque aussi où le cinéma était un loisir de quartier et pas cher, la radio était connue de tout le monde mais n’était pas si répandue : on allait encore l’écouter en soirée chez le voisin.

Mais c’est d’un autre temps encore que vient Paul Léautaud, puisqu’il est né en 1872. Dans le tout premier entretien de la série, il se souvient de la butte Montmartre, qui était alors un terrain vague. Oui, comme dans un autre fil on l’a dit de l’entretien avec Maurice Garrel, rien que cette première heure avec Léautaud ça vaudrait déjà un "Mémoires du siècle", s’il n’y avait le personnage qui lentement va apparaître à l’auditeur ébahi. Mais comme pour le moment il s’agit de ses jeunes années, donc sa vacharderie mordante, les hurlements de rire, les coups de canne n’y sont pas encore trop présents. Dans les 4 premiers entretiens, Paul Léautaud raconte son enfance qui pour l’extérieur, s’est passée dans la rue des martyrs et dans le quartier des théâtres, et pour l’intérieur, ce sont déjà, dès le premier entretien, les coulisses de la Comédie Française où il trainait comme chez lui. C’est tout un monde qui resurgit, le temps d’une série de croquis : le théâtre de la jeune IIIeme République. Cette première série d’entretiens, avant le monde littéraire que Léautaud racontera demain, c’est une machine à remonter le temps.

Attendez vous à un passage d’abord assez rapide sur la galère qu’est l’enfance dans une telle famille. Très vite nous voila dans le théâtre. Ensuite vient l’adolescence à Courbevoie, avec dans le rôle de son paternel un vrai baiseur de poules. C’est seulement le deuxième entretien et déjà arrivent les coups de canne sur la table. Au 4ème il se montre un peu hargneux : ça y est le pli est pris, Léautaud a apprivoisé le micro. Qu’est-ce que ça sera demain quand il va se payer l’ambiance du Mercure de France ? En tous cas, à Courbevoie c’est quand même pas toujours la joie hein, même s’il ne veut pas le dire trop franchement là déjà il commence à gueuler quand Robert Mallet veut lui faire dire que c’est pas marrant. Il en tire tout de même une philosophie et certainement un dynamisme. Donc première fugue, puis départ de la maison, puis les premiers boulots, l’armée ou plutôt pas la dés-armée, la ganterie, l’étude LeMarquis, et encore d’autres petits métiers.

Résumons, pour cette première soirée :
- Enfance à Paris - La Comédie Française
- Adolescence - Courbevoie
- Les premiers boulots
- Petits métiers - Souvenirs de sa mère

Tel est donc le jalonnement de ces 4 premiers entretiens : 75 minutes de souvenirs de jeunesse. Dans la suite de ce fil j’indiquerai tantôt l’affiche, tantôt le sommaire, selon que les événements ou les personnes y seront les plus présents : n’oublions pas qu’avant la période de misanthropie érémitique, logé au Mercure Léautaud y fréquente toute la société littéraire de son temps : dans ces entretiens il évoque Jarry, Gourmont, Guitry, Valéry, Gide, combien d’autres.

Le plus marrant ou le plus instructif, ce sont les réactions du vieux Paul Léautaud qui se souvient des années 1880 quand il répond au Robert Mallet, homme de 1951 qui juge à la mode de 1951, à partir de sa lecture du Journal Littéraire. En réponse on entend un esprit indépendant qui envoie déjà modérément paître celui qui le regarde avec bienveillance oui, mais aussi avec le regard biaisé du côté de la plaque. Ce regards biaisé, un esprit de mauvais esprit dirait qu’on le retrouve 60 ans plus tard, avec ce France Culture de 2011 qui fait toute la journée la même sottise, à juger de tout avec comme grille d’analyse une morale stéréotypée et des idées reçues de l’air du temps.

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2e livraison - Avant le Mercure (Décembre 1950) - le Mar 10 Mai 2011, 17:39

Cette nuit donc, la 2eme série avec 4 nouveaux entretiens entre Robert Mallet et Paul Léautaud. Comme les précédents, vous les trouvez enchaînés à la file. 18' + 18' + 20' + 17'. Total : 1h14 en comptant les indicatifs.

Ici malgré quelques décrochages dans le temps, Robert Mallet s'attache encore à suivre la chronologie : après la prime enfance, l'adolescence et l'entrée dans l'âge adulte, voici enfin les choses sérieuses : un peu de sentimental et même des questions quasi-pipole sur les premières amours du futur "anachorète mondain et priapique" (je reprends ici la formule de Bechtel&Carrière). Puis c'est l'entrée en littérature ou plus exactement la littérature entre pour de bon dans la vie de Léautaud. D'abord clerc d'avoué puis administrateur notarial, Paul va se frotter à la poésie. Il écrit beaucoup et il brûle autant : des milliers de vers passent à la cheminée, et à l'en croire il n'y a pas lieu de les regretter. Avec son alter ego Adolphe Van Bever, ils vont réunir en 3 volumes leur anthologie des "Poètes d'aujourd'hui". 50 ans plus tard c'est l'occasion pour lui de pousser un mini coup de gueule dans le vide "ça n'est pas une anthologie, mais un choix" lisez la préface bon sang ! Ca va, on échappe encore au coup de canne mais on n'en est pas loin...

Voici comme un sommaire de ces 4 entretiens.
- Pour le tableau de l'époque : l'étude de notaire, l'affaire Dreyfus, la fin de Verlaine, l'amitié de Moréas, le symbolisme et Paludes
- Pour les lectures et les influences : Stendhal, les Frères Goncourt, Mallarmé
- Pour les admirations : Barrès, Taine, Renan, mais aussi les proches si précieux et tant aimés, que sont Adolphe van Bever et déjà Alfred Vallette (cela dit, le Mercure ça sera demain).
- Pour les anecdotes négatives : Jules Renard, Anatole France, Rimbaud, Zola, Gide la girouette
- Pour les entrées en scène : Gourmont, Valéry.

Quant à l'entrée en scène de Léautaud lui-même, eh bien on le trouve pour sa première publication logé entre Raoul Ponchon et Villette. Ici le vieil emmerdeur se laisse piéger par l'interviewer Mallet, qui insiste pour lire le début et la fin de cet exécrable poème. "Non ça n'intéresse personne, mais je me laisse faire. Comme une victime." On sent venir l'ambiance qui va les rendre fameux ces entretiens. Certes ça ne lésine pas sur l'anecdote. On en trouvera une flopée qui parsèment la conversation. Mais à bien écouter pourtant, même les traits brefs dépassent l'anecdote : ce sont les traits d'un tableau, qu'on trouve dans les jugements et considérations de cette mémoire enchapeautée. Léautaud en quelques commentaires, nous donne son (auto)portrait du lecteur-écriveur, homme qui doit être indépendant, et qui apprend à écrire en lisant les mauvais écrivains et en soupesant chez eux de plus en plus la forme et de moins en moins le fond. Tous les lecteurs de métier font ainsi, dit-il à Mallet, et vous même aussi, non ? De là les leçons de style que Léautaud se paye le luxe d'envoyer par courrier à Gide et à Paulhan, avant de conclure le troisième entretien sur les mémorialistes, avec Chamfort et Rivarol. Quant au dernier, Mallet le ramènera vers un échange plus profond autour de Stendhal, et à l'anthologie réunie avec Adolphe van Bever. La discussion s'interrompt là-dessus, et c'est de nouveau sur cette anthologie qu'ils reprendront demain leur dialogue.

Voila le parcours. Evidemment je ne dis pas tout et même presque rien car cette page a pour but de vous pousser à l'écouter cette rediffusion. Tout de même ceci : dès cette 2eme série on peut remarquer que le jeu se met en place : les deux interlocuteurs-partners se sont maintenant suffisamment observés. Chacun est capable de coincer amicalement l'autre. Mallet fait quelques gaffes, se fait rabrouer pour un mot mal choisi, mais un peu plus tard c'est lui qui va placer Léautaud face à sa propre contradiction, ce que l'autre accepte parfois en rigolant, parfois en bougonnant. Ou bien en niant purement et simplement : ce que vous avez lu dans mon journal, dit-il, c'était à moitié imaginé, enfin complètement inventé à partir d'autre chose. Ou alors vous avez mal lu et mal compris : "je n'ai jamais eu d'ambition littéraire !" (et bing). Admettons. On ne sait pas très bien lequel des deux est en pleine ruse, et lequel se trompe. La seule certitude c'est que Léautaud est un roublard sincère, et que Mallet prend plaisir à le cuisiner tout en lui conservant un respect modérément attendri.

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3e livraison - L'Anthologie des poètes d'aujourd'hui en 1900 - le Mer 11 Mai 2011, 17:43

Voici un entretien exclusivement littéraire avec un Paul Léautaud critique de la poésie 1900 : toute la discussion est consacrée à l'Anthologie des poètes d'aujourd'hui, éditée 50 ans plus tôt et plusieurs fois rééditée. On y entend que Léautaud dans l'intervalle a quelque peu modifié son jugement. Les éloges seront rares, et presque tous brefs. C'est qu'entre temps le symbolisme a été enterré au-dessus du Parnasse, qui pour le coup se trouve de plus en plus écrasé. Les amateurs de moments radiophoniques pourront pêcher quelque douceur notamment quand Léautaud très ému lit Guérin (aujourd'hui complètement oublié). Il évoque Francis Jammes et Jules Laforgue, deux grands sensibles. Et puis il s'attarde sur Henri de Régnier, et il envoie un éloge chaleureux du vers libre de Viélé-Griffin. Avec ces deux oubliés, 110 ans après Léautaud nous donne franchement envie d'aller fouiner en bibliothèque.

Comme la discussion suit l'ordre alphabétique de l'Anthologie, c'est après un bon quart d'heure qu'ils en arrivent à Mallarmé : Léautaud dit de mémoire un des sonnets les plus célèbres, non sans lâcher un "on ne sait pas ce que ça veut dire mais c'est très beau". Oui très beau peut-être, mais pas du tout émouvant car là il ne pleure plus. Du coup il se prend au jeu et il assaisonne un peu le pauvre Mallarmé. Suivi quelques minutes plus tard par Valéry passant à la casserole de Léautaud critique, qui balancerait à la poubelle toute sa poésie sous prétexte qu'elle ne vaut pas un seul des bons vers de Verlaine. Du coup le voila qui s'échauffe et surprend Mallet en déclarant son horreur de la poésie. Comme l'autre ne se laisse pas faire pendant un temps la discussion gagne en volume. Ca ne dure pas, mais dans le coup de gueule on aura entendu une vision de la littérature, une conception aussi peu intellectuelle que possible, toute de ressenti et d'exigence : exactitude, fluidité, élégance sans affèterie. D'ailleurs juste avant de conclure l'inventaire avec Viélé-Griffin, pour échapper au jugement incendiaire de Léautaud il y a encore Verlaine, au moins pour sa poésie car pour le personnage c'est autre chose.

Au fil des années et des rééditions l'anthologie est passé de 34 à 73 poètes, en 1928 elle est enrichie de Cocteau, Saint-Pol-Roux et Apollinaire, ce qui nous donne encore l'occasion d'entendre quelques portraits sympathiques. Et puis Mallet conclut sur des absences, celles de Max Jacob, et de Richepin Toulet Claudel Péguy Jarry. Et pourquoi donc, demande-t-il ? D'ailleurs on s'étonne de ne pas l'entendre y ajouter Cendrars. Hélas on n'aura pas toutes les réponses, sinon en disqualification mais ça mérite d'être écouté si l'on veut avoir en fin d'entretien quelque exemple de jugement personnel, assumé et indépendant : Claudel n'est pas un poète, Toulet c'est qu'un petit faiseur, quant à Péguy Léautaud s'en tape et c'est tout. Il assume ses goûts et c'est sans complexe qu'il emmerde ceux qui ne pensent pas comme lui autant que ceux qui viennent lui servir la soupe. Du coup il retrouve franchement sa bonne humeur, le temps d'envoyer une dernière torpille à André Gide.

Malgré cette fin amusante, dans les 72 minutes de ce soir il ne faut pas trop y attendre la verve du bonhomme car elle en est quasi absente. Par moments c'est Robert Mallet qui doit faire toute la conversation en face d'un Léautaud éteint qui se contente d'approuver ou de réfuter avec indifférence : finalement malgré Verlaine et Apollinaire, en 1950 Léautaud donne un peu l'impression de s'en moquer complet, de la poésie 1900 encore plus que du Parnasse. Pour la plupart des auteurs de son anthologie, Léautaud semble n'y voir plus que des phraseurs ou des fabricants. Tout de même au fil de la discussion il s'anime progressivement par exemple au détour de la 35eme minute, quand une brève évocation de Léon Bloy lui donne l'occasion de fusiller le vieux dingo de Bourg-la-Reine, non sans saluer au passage son sens de la formule méchante, dont on pense que lui-même a pu largement s'inspirer.

Dans leur diffusion d'origine ces entretiens duraient un peu moins d'une vingtaine de minutes. Mais on n'imagine pas Robert Mallet allant chaque jour avec le camion-studio collecter 15 ou 20 minutes de bavardage à Fontenay. Du coup on ne sait pas si l'assemblage qui réunit ici les 4 émissions de janvier 1951 rétablit la discussion dans sa continuité, ou au moins dans celle qu'aurait donné le montage immédiat. Mais c'est bien l'impression que donne la rediffusion dans les Nuits.

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4e livraison - Le petit ami - le Jeu 12 Mai 2011, 20:13

Décidément les jours se suivent et ne se ressemblent guère avec ce diable d'homme qui ne ressemble à personne. Donc voici de nouveau un changement de ton : hier l'oeil du Léautaud lecteur de poésie ; et ce soir le Léautaud intime. Plus intime que dans le Journal, même, car dans le journal on y trouve de tout tandis qu'ici ce sont les pages de l'intimité. Si je dis "intime", c'est bien parce qu'on est loin encore de ses frasques une fois parvenu à son âge très mûr. Car ce sont encore les années de jeunesse : nous sommes toujours en 1903. Depuis quelque temps Léautaud est entré au Mercure de France au moins comme auteur sinon comme employé. Il propose à Vallette un livre de souvenirs arrangés, qu'il voudrait intituler "Souvenirs légers". Vallette changera le titre pour "Le petit ami". Toute la discussion entre Mallet et Léautaud va nous maintenir sur ce petit livre, dont ils ne s'absentent que pour de brèves digressions.

Il faut dire que l'entretien n'est pas si clair pour qui n'est pas prévenu. Alors que faut-il savoir ? En premier lieu, que Léautaud a 30 ans. Que parallèlement à ses emplois alimentaires il fréquente une société de gendelettres où il fraye avec des théâtreuses, femmes qu'il décrit comme des cocottes (il dit "des catins") ou au moins de moeurs légères. Et il décrit. Il n'invente rien. Ou plutôt comme il arrange ses souvenirs il invente tout, et pourtant tout est vrai. Donc le voici, le Léautaud intime de la trentaine. Ce qu'il faut savoir aussi, c'est qu'une partie du livre lui est inspiré par sa propre mère, qui l'avait abandonné dès la naissance. Par moments on évoque un épisode connu sous le nom de "Voyage à Calais" : c'est le voyage d'octobre 1901 auprès de sa tante Fanny qui est en quelque sorte aussi sa belle-mère par anticipation puisque c'est en commençant par elle que ce baiseur de poules qu'était Firmin Léautaud avait carotté l'une après l'autre les deux filles de Madame Forestier. Fanny est à l'article de la mort. C'est à cette occasion que Paul (notez comme on l'appelle encore Paul tant qu'il est encore jeune) enfin reprend contact avec sa mère, qui l'avait vu jusque là pas plus de quelques heures en tout. Ils se retrouveront épisodiquement, le temps d'une passion vénéneuse et d'une déception intense, dont il reste la correspondance. Donc oui, c'est un Léautaud, très intime pour le coup. Jeune, sentimental passionné, bien loin du cynique désabusé de 1950.

Mais quand même c'est l'homme de 1950 qui nous parle et qui raconte l'histoire. Soit il prend des libertés, soit il baratine un peu quand lui vient un reste de pudeur ou de regret, mais la plupart du temps il jette un regard à la fois désabusé et sincère sur ces années qui ont maintenant un demi-siècle d'âge, et il assume énergiquement sa position nouvelle. En face, Mallet est un intervieweur intelligent : il a lu le Journal, il sait d'avance les contradictions. Il va pousser Léautaud à lui sortir sa méthode littéraire, que l'homme dit totalement exempte d'imagination : c'est par une erreur délibérée que le livre a été qualifié de "roman", au grand dam de Léautaud. Difficile de dire la part de naïveté ou de conformisme faussement choqué chez Mallet : jugeant peut-être son interlocuteur un peu remuant et difficile à contrôler, il trouve malin de réitérer la ruse de l'entretien précédent, et se lance dans un inventaire des citations placées en épigraphe à chacun des chapitres. Il donne ainsi à Léautaud l'occasion de développer en une série de commentaires sa philosophie des passions et des émotions. Pendant toute l'heure qui va suivre, le moraliste amoral qu'est Léautaud se défend de trop prendre au sérieux même ses propres sentiments et ses propres drames, tout comme il se refuse à déplorer les effets de la désastreuse ambiance familiale qu'on lui avait fait endurer dans son enfance. L'homme est à la fois d'un stoïcisme qui le rend optimisme, et d'un pessimisme qui fait de lui le cynique qu'on connait.

Pessimisme cynique qui vire à la fameuse misanthropie dans le dernier quart d'heure, quand Mallet sans vraiment changer de sujet, quitte l'ambiance un peu étouffante des passions pour parler de l'accueil fait au livre. Il lance Léautaud sur la question des prix littéraires. C'est que 1903 est la première année du Goncourt, et le Léautaud de cette année-là, présenté au prix par Mirbeau, a pu y croire. Car le livre a fait son bruit. Mais voila, 50 ans après non seulement il s'en tamponne, mais il crache à la fois sa détestation des prix et son mépris pour quiconque court après eux. Mallet sent qu'il tient un bon filon, alors y va : il pousse Léautaud dans ses retranchements, le met face au Léautaud de 1903 mais justement l'homme de 75 ans qui a changé d'avis, assume parfaitement sa position et crie sa répugnance. Elle est pleine de santé. Pourtant l'homme ne renie rien et surtout pas lui-même. En 50 ans il a vécu, et il a simplement changé d'avis. Tout au long de cette heure on le voit pratiquer l'autocritique. Il jette sur ces émotions intensément vécues, un regard plein de recul. Il y a décidément bien des leçons à prendre auprès de cet homme qui, comme dit Mallet, tient en permanence les deux montures de l'émotion et de la raillerie. Il faut vivre, dit-il et pourtant il ne faut pas non plus être trop dupe de ce que l'on vit.

Et puis l'autre personnage qui apparait de plus en plus précisément dans les dernières minutes, c'est le père de Léautaud. De ce père il parlera plus largement demain, pour "In memoriam" qui est son second ouvrage autobiographique, où dit-il commence vraiment sa carrière d'écrivain. C'est tout près de la fin de l'entretien, il s'en explique et ça je n'en dis rien sauf ceci : à vous de l'entendre.

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5e livraison : La mort du père - In memoriam ... - le Ven 13 Mai 2011, 22:00

La 5eme série d'entretiens sera moins homogène que les précédentes : au sommaire on y trouvera la mort du père, puis le Mercure de France et là quelques minutes sur la chronique théâtrale (à retrouver plus longuement dans la 6e soirée), enfin la fameuse ménagerie qui contraint Léautaud à déménager jusqu'à Fontenay-aux-roses. Sous ce peu d'unité on trouvera quand même pour dominer l'ensemble un thème essentiel : la sensibilité particulière de Léautaud. La discussion reprend avec la mort du père, sujet laissé hier en suspens ; elle finit avec les animaux. Un moment vibrant environ à la moitié du total, étant celui où Mallet lui même ému, lit l'hommage écrit par Léautaud à son chien mort, le griffon Singe.

Mais d'entrée c'est donc une autre mort, celle du père, Firmin Léautaud. On remarque que le dialogue radiophonique met face à face deux hommes qui ne se comprennent guère : un conformiste qui défend la morale standard, et un homme à l'esprit indépendant capable d'assumer les contradictions que lui impose son amour de la vérité, amour où l'on aurait bien tort de trouver du cynisme. Léautaud refuse simplement de se donner le beau rôle. C'est fait non sans humour mais en tous cas sans complexe : que l'autre le juge ridicule et ça fait marrer l'écrivain, de son célèbre éclat de rire devant l'ami, car tout de même ici ce sont deux amis qui discutent devant le micro. De cela, au moins dans cet entretien on n'en peut plus en douter : les dissonances sont l'occasion de saillies amicales et complices (des deux côtés), et sur la fin on devine une entente profonde alors même que les deux hommes sont en désaccord sur presque tout.

Racontant comment il a veillé pendant 5 jours son père mourant, Léautaud peut-être superficiel mais toujours sincèrement lucide, ne parvient à se trouver qu'un mélange de curiosité fascinée et d'apitoiement naturel devant le mourant. Par naturel, il faut entendre : nullement filial. Mallet ne comprend pas, suggère quelque penchant malsain, ce que l'autre réfute : c'est d'exploiter la chose qui serait malsain. Pourtant c'est précisément ce qu'il fait au moment même du décès, quand il pense déjà au texte qu'il en fera. Mais voila, comme déjà hier, Léautaud n'affiche que mépris pour les sentiments ordinaires, y compris les siens. Du coup le tableau est sans concession, toujours pétri de naturalisme, d'ailleurs un peu plus loin on entendra une brève condamnation du maniérisme, quand Léautaud en vient à brocarder Loti ou Huysmans. En plus de Firmin il y aura d'autres morts dans cette première partie : celle de Schwob ; celle de Charles Louis-Philippe et là il ne faut pas louper ce tableau dont le trait est féroce ; enfin la mort du "bailli" entendez pas là le surnom donné par Léautaud à Henri-Louis Cayssac, le mari de sa maîtresse d'alors Anne Cayssac ou "La Cayssac", plus couramment désignée comme "Le Fléau". En arrivant chez Henri-Louis, Léautaud trouve son ami mort dans son fauteuil et encore chaud. La description, clinique, est lue par l'écrivain. On y chercherait en vain toute trace de mauvais esprit. Il en va de même avec la lecture suivante, signalée plus haut, où cette fois c'est Mallet qui lit l'hommage au griffon enterré dans le jardin de Fontenay. J'allais oublier de signaler qu'il y aura de nombreuses lectures dans ces 70 minutes. Celle-là est particulièrement émouvante. Au fil de cette première moité apparait un portrait psychologique de Léautaud : à la fois matérialiste, mélancolique, épris de vérité et de liberté, aussi bien pour lui que pour autrui. Léautaud c'est la sincérité. C'est une sensibilité qui fait bon ménage avec la lucidité. Mélancolique mais fataliste. A la fois curieux de tout et planqué derrière ses refus et ses choix. Casanier en même temps qu'aventurier, oui mais seulement par l'esprit.


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5e livraison (suite) : Le Mercure de France - La ménagerie de Fontenay - le Ven 13 Mai 2011, 22:02

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L'émission se conclura sur l'amour des bètes, et ici commence la légende vraie de Léautaud en même temps que se conclut le tableau de sa sensibilité. Mais avant cela, les deux hommes emmènent l'auditeur Rue de Condé, pour une promenade dans les bureaux du Mercure de France, où en 1908 Léautaud est devenu secrétaire. On y rencontre ou on y retrouve Gourmont, Van Bever, et bien sûr Vallette éditeur valeureux en même temps que courageux revuiste qui prend ses responsabilités et laisse à ses auteurs la plus entière liberté, du moins jusqu'à ce qu'il leur retire la rubrique. C'est ce qui arrivera d'ailleurs à la chronique théâtrale de Maurice Boissard, dont Léautaud sera lourdé tout en se trouvant déposé dans une autre mieux taillée à sa mesure : la Gazette d'hier et d'aujourd'hui. Vous entendrez l'histoire et les raisons de ce jeu de chaises, et vous saurez quelle sorte d'homme était Vallette. Vallette qui l'aura exploité en tant qu'employé dans le même temps que, comme auteur il l'aura promu encouragé poussé, tenu et soutenu. Léautaud lui doit tout, dit-il. Mallet une fois de plus ne comprend pas. Et une fois de plus, Léautaud tout à la fois se marre et exprime quelque regret de se trouver éjecté du Mercure en 1941.

Dans tout cet entretien, les deux hommes qu'on peut trouver de plus en plus complices et amis, ne cessent de se heurter. Décidément Mallet ne comprend pas les contradictions de Léautaud. Laissons l'auditeur les découvrir. On peut y trouver peut-être quelque influence de la fréquentation de ses amis à grand discernement, peut-être de Valéry car une surprise de ces entretiens, c'est de trouver en Léautaud quelques traits de Monsieur Teste ; ou bien de Gourmont qui pratiquait la dissociation des idées (entendez : le refus de ces idées fausses qui procèdent à la fois de l'amalgame et du cliché). Au bout du compte notre homme apparait surtout comme un esprit franc et lucide, et par là original. En face Mallet tente de lui donner quelque leçon, un peu comme le ferait aujourd'hui un Olivier Germain-Thomas mais avec en moins le ton sentencieux et les airs supérieurs que se donne couramment ce dernier face à ses invités. Donc oui, laissons l'auditeur les découvrir ces contradictions, non sans signaler d'avance un bonne raison de rigoler : l'atrabilaire ermite et misanthrope reconnait être un petit bourgeois, mais surement pas un bohème. Seulement comme Mallet insiste, l'autre finit par accepter le qualificatif. Bourgeois donc, et bohème ah bon, mais kamème certainement pas bourgeois-bohème : car Léautaud c'est l'allergie aux idées reçues comme notre temps nous en gave. Léautaud c'est l'anti-Clarini, bien sûr. La chose n'est pas douteuse et on peut la prouver scientifiquement : à un repas en face à face avec Léautaud, n'importe quel homme de radio un peu sensé (et même Robert Mallet) préfèrera un déjeuner bio en compagnie de Julie Clarini. Pour tenir le coup, les allergiques aux idées formatées de la bobotitude parisienne n'auront qu'à se fourrer du persil dans les oreilles !

Soucieux ne pas finir par une vacherie même végétarienne, histoire aussi de conclure sur le même ton que l'émission cette vigoureuse incitation à l'écouter et à la savourer, je reproduis ci-dessous la dédicace placée par Léautaud juste après la page de titre du premier volume de ses chroniques théâtrales, précédant même l'avant-propos de Marie Dormoy et l'avis au lecteur :

A
mes chats
à
mes chiens
à
la mémoire
de ceux de leurs camarades
qui m'ont quitté
Je dédie
ces chroniques
écrites en leur compagnie
pour moi
la meilleure de toutes

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6e livraison - Le théâtre - le Lun 16 Mai 2011, 21:19

Avec la 6e tranche des entretiens de Robert Mallet (pour les horaires clickez sur ce lien vers le fil des Nuits), voici une soirée Léautaud de bon ton. Et même, vont dire certains, c'est un Léautaud plutôt premier degré et sans excès. Mais non sans intérêt. On entendra surtout le Léautaud moraliste, par exemple l'homme révolté par la goujaterie du Boulevard quand c'est un personnage féminin qui fait les frais des rires gras. C'est qu'en Léautaud le misogyne est surpassé par le misanthrope. L'homme est aussi capable de rire aux tragédies que de se laisser émouvoir aux comédies. Pour savoir si ses raisons tiennent la route il faut les écouter. Voici le programme :
- La vie avec les animaux
- La critique de théâtre - Critique de la tragédie
- Le théâtre classique - De Molière à Hugo,
- Le théâtre moderne - Jusqu'à Rostand et Claudel

Dans l'ensemble on y entendra moins de rigolade que dans les soirées précédentes. Ca ou là une pique à l'un ou l'autre dramaturge qui n'a pas l'heur de lui plaire. Mais c'est sans passion et non plus sans joie mauvaise que Léautaud classe dans le médiocre quelques unes des gloires nationales : Racine, Corneille, Hugo, Claudel. Et là encore ça vaut la peine d'entendre ses raisons. En tous cas il ne flingue pas (pas encore). Du coup, un temps on se demande d'où Mallet nous sort ce critique, si différent du personnage truculent des 5 premières séries ? Peut-être est-ce un effet de la fatigue, ou bien il commence à s'habituer à la situation d'entretien ? Ou bien est-ce que les deux sujets (les animaux, le théâtre) étant ses plus grandes passions, il se trouve un temps perdre le goût de l'outrance, de l'ironie. Jamais lassé des premiers, jamais blasé du second, Léautaud parle ici de façon dépassionnée et presque sans humour. C'est donc une occasion rare pour ceux qui veulent découvrir le personnage au naturel et non plus préoccupé de choquer ou de s'amuser.

Sur les animaux, il décrit en termes simple sa vie avec eux. C'est sans surprise qu'on l'entendra désapprouver la chasse et la pêche. Au détour d'une anecdote on rencontre Pergaud, Vallette. Ce même Vallette qui lui avait confié en septembre 1907 la rubrique de Théâtre dans le Mercure de France. Au Mercure et ailleurs, Léautaud sous le pseudonyme de Maurice Boissard signera environ 135 chroniques en 35 ans. Mais de Boissard il sera question demain. Pour ce soir, Mallet s'attache à parler de théâtre et à parler de la critique. Nous aurons donc les deux théories. En premier lieu, un vade-mecum de la critique, dont je suis certain qu'on gagnerait à l'appliquer aujourd'hui dans la critique littéraire et aussi en forum si un jour nous parvenons ici à faire de la critique radio : juger au cas par cas, en toute sincérité et indépendance, et selon son propre agrément c'est à dire avec une subjectivité assumée ce qui ne veut pas dire toujours sur un ton tranché.

Et puis il y a la théorie du théâtre. Et là, l'auditeur de France Culture pourrait bien y trouver le moment le plus profitable de ces 10 soirées. Si on veut la résumer : Léautaud préfère le naturel et la comédie, le ton populaire de Molière et de Shakespeare. Et il se défie de la tragédie et du grandiloquent. J'ai dit plus haut qui se trouvera dévalué sinon éreinté. Quant à ses préférences, il parle longuement des grands personnages de Molière, et fait l'éloge de Beaumarchais, de Guitry qu'il trouve doué mais hélas un peu léger. Parmi les modernes, Mirbeau est des rares à trouver grâce à ses yeux, avec quelques autres qui sont maintenant bien oubliés. Il y aura de la surprise quand il évoque Courteline ou Feydeau. Exemples à l'appui, Robert Mallet lui fait remarquer que ses goûts de 1950 ont bien changé depuis la rédaction des chroniques. Comme Léautaud conteste, Mallet lit des extraits et l'autre est bien obligé d'en convenir : il vient de râler modérément contre Courteline et Jules Renard mais Maurice Boissard les avait appréciés. Par contre pour Flers et Caillavet il est resté cohérent en leur reprochant de s'inspirer un peu trop des confrères. Déjà dans le premier volume je trouve ceci " MM de Flers et de Caillavet continuent au Gymnase leur petit métier de rafistoleurs dramatiques. Nous aurons bientôt avec leurs pièces une encyclopédie complète du théâtre depuis 40 ans".

Dans ces 75 minutes ceux qui aiment s'amuser seront tout de même servis par quelques bons mots et quelques histoires. Par exemple l'histoire de la petite chienne qui a beaucoup aimé les poèmes de Paul Fort. Ne loupez pas cela dans le premier quart d'heure c'est délicieux (comme Paul Fort, justement). Une autre histoire aussi drôle et authentique est celle de l'homme qui essaie 4 fois de noyer son chien et qui à son tour tombe à l'eau. Je ne vous dis pas la fin telle que Léautaud la raconte, car je ne sais pas finalement si je la trouve savoureuse ou atroce. A vous de voir ou plutôt d'entendre. Je préfère vous recopier sa lettre à un agriculteur des Cotes du Nord : en tirant sur un chat, l'homme avait tué d'un coup de fusil son propre fils âgé de 18 mois. Ce courrier étonnant n'est pas dans sa correspondance ni dans l'émission de ce soir. Je l'ai trouvé chez Bechtel & Carrière :


<< Paris, le 29 avril 1936

Monsieur,

Je lis dans les journaux "l'accident" qui vient de vous arriver.
En voulant tuer un chat vous avez tué votre enfant.
Je suis ravi. Je suis enchanté. Je trouve cela parfait.
Cela vous apprendra à être à ce point cruel à l'égard
d'une malheureuse bête.

Encore tous mes compliments.

Paul Léautaud >>

9
 
7e livraison - La critique de théâtre, par Maurice Boissard, éreinteur ? - le Mar 17 Mai 2011, 21:28

Hier soir Robert Mallet avait enfin traîné Léautaud au théâtre. Ce soir avec la 7eme série on reste dans la continuité : après les auteurs vient le tour des acteurs et celui des metteurs en scène. Bien que la plupart des noms cités soient maintenant enfouis dans l'oubli, le propos sera clairs, parce que l'esprit critique conserve son bon sens. Quand bien même Léautaud dit n'avoir pas de principe directeur, Mallet n'aura pas grand mal à lui tirer les vers du nez pour lui faire sortir sa doctrine : celle d'un râleur au goût réactionnaire, rétif à la nouveauté et privilégiant toujours la facture classique. Mais aussi un homme épris de liberté et de vérité, attaché à écrire exclusivement selon son bon plaisir. Dans la suite de l'entretien, il revendique l'étiquette d'individualiste, refusant celle d'anarchiste qu'on lui colle si fréquemment.

Pour ce qui est de la fameuse sévérité de son jugement, il s'en explique par la piètre qualité de la production théâtrale : il y a plus de mauvais numéros que de bons, dit-il. Et quant à son habitude du sarcasme et de la vacherie, il assure n'y mettre ni mépris ni malignité, tout au plus vivacité et malice. Il argue que son jugement n'engage que lui, et que quiconque écrit fut-ce trois lignes est justiciable de l'opinion de n'importe qui. D'ailleurs lui-même se montre indifférent à ce qu'on pourra écrire de lui. Tout de même, pressé par son interlocuteur il reconnait ne pas renoncer au plaisir d'un bon mot. Et dans l'entretien vous en entendrez quelques-uns, lus par Mallet. L'auditeur est en droit de penser que le florilège ferait mal. De fait, dans le Dictionnaire des injures littéraires de Chalmin, Léautaud qui a d'ailleurs sa rubrique d'égratigné (3 pages) comme on pouvait s'y attendre, vient en tête pour le nombre de citations c'est-à-dire de vacheries envoyées ; il précède de peu les Goncourt (qui comptent pour deux ?) mais se trouve plutôt loin devant des flingueurs redoutés comme Rinaldi, ou devant des déverseurs de tombereaux comme Léon Bloy.

Il s'expliquera aussi sur les raisons et le choix du pseudonyme de Maurice Boissard, qu'il prend en signature de sa chronique au Mercure de France. Initialement prise en intérim, la rubrique tiendra par intermittence jusqu'en 1920 où elle lui sera retirée suite aux protestations de Rachilde. Quoiqu'on lui en offre une autre où sa liberté va rester entière (la Gazette d'hier et d'aujourd'hui), Léautaud qui est en quelque sorte né dans un théâtre ou du moins y a grandi, persiste à rédiger sa rubrique, qu'il ira placer à la NRF. Mais de la NRF aussi, il part en claquant la porte quand on lui refuse le droit d'éreinter Jules Romains. Qu'à cela ne tienne : il donnera sa critique aux Nouvelles Littéraires, où de nouveau il tiendra le coup pendant quelques années, jusqu'à la guerre.

Dans le dernier quart de l'émission, c'est un Léautaud de plus en plus grognon mais toujours rieur, qui se voit poussé par le confesseur Mallet à dévoiler sa non-philosophie, plutôt sa philosophie morale. Une morale non conforme, qu'avec énergie il déclare exempte de méchanceté car il se montre toujours soucieux de ne pas nuire à autrui. Donc, suivez-moi bien, ni goût de choquer, ni goût de la férocité, mais quand même l'évident plaisir de donner libre cours à son esprit critique. Cela dit, les reproches reçus du fait de cet esprit critique, ce sont les mêmes que ce forum a pu recevoir parfois : critiquer c'est courir le risque de passer pour aigri, envieux, méchant, armé de dépit et sans respect ? Mais à tort. Léautaud écrit des vacheries, mais n'envoie jamais de coups bas. Si un travail est mauvais il le dit. Si les acteurs jouent mal ou si les auteurs sont sans talent, il l'écrit. La perfidie serait de s'attacher à nuire à autrui en écrivant dans son dos par des propos, inventés ou véridiques. C'est tout de même piquant, quand on écrit dans ce même forum autant de critiques qu'on le peut, de retrouver dans ces mots de Léautaud l'image même des retours et des coups bas que l'on reçoit de la part de certains. Comme on constate que ceux qui veulent nous rentrer dedans ne tiennent pas tellement la distance, c'est par pure bienveillance qu'on les enverrait lire les bons auteurs. Léautaud, par exemple. Nul doute que ça les rendrait moins mauvais. La vraie question, c'est le temps qu'il leur faudra pour comprendre la leçon.

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8e livraison - La chanson du mal-aimé - le Mer 18 Mai 2011, 20:20

Ce soir Mallet reprend le fil chronologique, qu'ils avaient interrompu presque depuis le début. Donc les voila repartis en 1910 : Léautaud vit en célibataire, avec chez lui sa ménagerie. Employé au Mercure, il fréquente Rémy de Gourmont. On n'en parle plus beaucoup de Gourmont, pourtant dans une époque de clichés et d'amalgame, ça serait pas du luxe de remettre en route sa "dissociation d'idées". Gourmont a sa rue à Paris sur la butte Bergère qui est une colline dans le quartier des Buttes Chaumont. Elle est archi connue des collectionneurs de la capitale, et elle doit l'être aussi de tous les régisseurs, pour ses escaliers, son ambiance de village, et sa vue sur tout Paris depuis Belleville.

Après Gourmont, on évoque André Billy, André Rouveyre, puis Apollinaire. Léautaud raconte comment fut publiée la Chanson du mal-aimé, qui du coup lui est dédiée (vous pouvez vérifier). Mais ce qu'il ne dit pas ce soir parce qu'il l'a dit il y a quelques jours, c'est que la version finale est moins belle, gonflée d'éléments qui jurent quelque peu dans le cycle. Pourtant les cosaques zaporogues, on pouvait croire que Léautaud allait aimer ... ? Mais peut-être qu'il n'admet pas qu'on rigole en poésie, allez savoir...

Ensuite vient la guerre : mobilisé à l'arrière, Léautaud n'en fout pas lourd, échappe de peu à un conseil de guerre pour un propos malheureux. L'anecdote laisse rêveur. L'histoire continue : il arrive à la cinquantaine. Et au fil des ans voila qu'il se ramollit, se sent atteint de sensiblerie, mais aussi retrouve une certaine jeunesse, celle dont il a été privé 30 ans plus tôt. Là on ne sait plus très bien qui parle : le vieux dragon édenté, ou bien le jeunot déjà misanthrope. Ici Mallet essaie une fois de plus de le pousser à bout. Pendant de longues minutes c'est un piteux échec, mais rassurez vous à la fin de ces 80 minutes ça va finir en feu d'artifice. Pour l'instant l'autre semble tout simplement en avoir assez. D'ailleurs il le dira à Julien Benda dans un entretien qui sera enregistré à leur insu, et que vous entendrez diffusé tout à la fin de la série : "tout cela est bien long" dira en substance Paul Léautaud ce jour-là. Ce soir face à son intervieweur il se refuse à éclaircir les contradictions que pointe l'autre. Hier qualifié de "confesseur", ce soir voila Mallet promu examinateur : "j'ai l'impression de passer un examen" dit l'écrivain. Résultat il ne cherche même plus trop à répondre : il lui faudrait dépenser encore en introspection une énergie qu'il n'a plus tellement l'air de d'avoir dans son magasin. Peut-être même pas tellement doué pour l'auto-portrait et pas du tout pour se justifier d'ailleurs il s'en tape. Bref il est fidèle à sa devise : "me foutre de tout et n'écrire que ce qui me plairait". On peut dire que l'entretien patine quelque peu. Mais ils vont se réveiller dans la dernière partie.

Vient alors le chapitre des femmes. Ceux qui ne peuvent pas blairer Léautaud ne doivent pas manquer ça : c'est probablement là qu'il apparait le moins correct et le moins supportable : les femmes ? Mais voyons Mallet, ce sont des êtres inférieurs, privées d'intelligence. Tout homme a forcément eu envie d'étrangler une femme. Euh sauf lui, dit-il. Et avec tout ce qu'on a déjà entendu, notamment le récit du voyage à Pornic où il se fait piétiner par la mère Cayssac surnommée "le Fléau" (ici on comprend les raisons de ce surnom) on se demande un peu pourquoi lui seul n'a jamais eu la tentation. Bon je vous fais pas le détail. Par moments c'est marrant et par moments c'est un peu énorme de sexisme, même pour l'époque. Par chance le niveau s'élève quelque peu dans les 20 dernières minutes avec les commentaires sur le recueil des "Amours". Les moments vraiment crus de ces Dialogues, connus depuis 60 ans, c'est ici qu'on va les entendre. Ils sont tout aussi obscurantistes, notez bien. Léautaud se refuse à tout intérêt autre que charnel, et il le dit sans prendre de gants. En face l'autre tente de s'inscrire en faux mais on peut aussi trouver que ses réactions ne vont guère plus loin. Reste qu'au fil de l'entretien ils sont de moins en moins d'accord. On a déjà entendu << Oh, oh... oh vraiment Mallet, vous savez .. ! >>. Visiblement l'intervieweur a trouvé le filon, et le voila qui se flatte de " l'insupporter ". Le vieux râleur en profite : il saute sur ce verbe fautif et tente de dégager en touche. Mais Mallet ne lâche pas comme ça une proie. Tous deux continuent leur cinéma et on comprend pourquoi ces entretiens ont marqué une époque. Je ne vous en dis pas plus sur la suite, qui finit en apothéose : malgré son rire final de perdant pas rancunier, Léautaud a les deux épaules à terre et Mallet quitte le ring content.

   Paul Léautaud - Entretiens avec Robert Mallet (1950/1951) - Page 1 sur 2

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