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   Paul Léautaud - Entretiens avec Robert Mallet (1950/1951) - Page 2 sur 2

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Paul Léautaud - Entretiens avec Robert Mallet (1950/1951) - le Mar 10 Mai 2011, 00:20

Rappel du premier message :

Une catastrophe n’arrive jamais seule. Non seulement notre forum continue, en excellente santé, mais alors que vous vous préparez à dormir, vous apprenez que les Nuits de France Culture vont, pendant deux semaines, diffuser les fameux entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet. Ces entretiens sont célèbres : ils ont marqué une génération de français qui ensuite les ont racontés à leurs enfants. Pendant des décennies, ils demeurent à l’état de souvenirs, s’enfoncent aux archives d’où on les ressort par petits bouts, puis sont diffusés en CD par Frémeaux, et maintenant pour deux semaines nous reviennent, dans les Nuits de France Culture.






Je place ici ce post d’ouverture, pendant l’heure qui précède la diffusion. Par la suite, je donnerai en cours de journée et au plus tard en début de soirée le programme pour chaque série diffusée dans la nuit à venir (diffusion par volées de 3 ou 4 et pour des durées de 1h à 1h15 à chaque fois).
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8e livraison - La chanson du mal-aimé - le Mer 18 Mai 2011, 20:20

Ce soir Mallet reprend le fil chronologique, qu'ils avaient interrompu presque depuis le début. Donc les voila repartis en 1910 : Léautaud vit en célibataire, avec chez lui sa ménagerie. Employé au Mercure, il fréquente Rémy de Gourmont. On n'en parle plus beaucoup de Gourmont, pourtant dans une époque de clichés et d'amalgame, ça serait pas du luxe de remettre en route sa "dissociation d'idées". Gourmont a sa rue à Paris sur la butte Bergère qui est une colline dans le quartier des Buttes Chaumont. Elle est archi connue des collectionneurs de la capitale, et elle doit l'être aussi de tous les régisseurs, pour ses escaliers, son ambiance de village, et sa vue sur tout Paris depuis Belleville.

Après Gourmont, on évoque André Billy, André Rouveyre, puis Apollinaire. Léautaud raconte comment fut publiée la Chanson du mal-aimé, qui du coup lui est dédiée (vous pouvez vérifier). Mais ce qu'il ne dit pas ce soir parce qu'il l'a dit il y a quelques jours, c'est que la version finale est moins belle, gonflée d'éléments qui jurent quelque peu dans le cycle. Pourtant les cosaques zaporogues, on pouvait croire que Léautaud allait aimer ... ? Mais peut-être qu'il n'admet pas qu'on rigole en poésie, allez savoir...

Ensuite vient la guerre : mobilisé à l'arrière, Léautaud n'en fout pas lourd, échappe de peu à un conseil de guerre pour un propos malheureux. L'anecdote laisse rêveur. L'histoire continue : il arrive à la cinquantaine. Et au fil des ans voila qu'il se ramollit, se sent atteint de sensiblerie, mais aussi retrouve une certaine jeunesse, celle dont il a été privé 30 ans plus tôt. Là on ne sait plus très bien qui parle : le vieux dragon édenté, ou bien le jeunot déjà misanthrope. Ici Mallet essaie une fois de plus de le pousser à bout. Pendant de longues minutes c'est un piteux échec, mais rassurez vous à la fin de ces 80 minutes ça va finir en feu d'artifice. Pour l'instant l'autre semble tout simplement en avoir assez. D'ailleurs il le dira à Julien Benda dans un entretien qui sera enregistré à leur insu, et que vous entendrez diffusé tout à la fin de la série : "tout cela est bien long" dira en substance Paul Léautaud ce jour-là. Ce soir face à son intervieweur il se refuse à éclaircir les contradictions que pointe l'autre. Hier qualifié de "confesseur", ce soir voila Mallet promu examinateur : "j'ai l'impression de passer un examen" dit l'écrivain. Résultat il ne cherche même plus trop à répondre : il lui faudrait dépenser encore en introspection une énergie qu'il n'a plus tellement l'air de d'avoir dans son magasin. Peut-être même pas tellement doué pour l'auto-portrait et pas du tout pour se justifier d'ailleurs il s'en tape. Bref il est fidèle à sa devise : "me foutre de tout et n'écrire que ce qui me plairait". On peut dire que l'entretien patine quelque peu. Mais ils vont se réveiller dans la dernière partie.

Vient alors le chapitre des femmes. Ceux qui ne peuvent pas blairer Léautaud ne doivent pas manquer ça : c'est probablement là qu'il apparait le moins correct et le moins supportable : les femmes ? Mais voyons Mallet, ce sont des êtres inférieurs, privées d'intelligence. Tout homme a forcément eu envie d'étrangler une femme. Euh sauf lui, dit-il. Et avec tout ce qu'on a déjà entendu, notamment le récit du voyage à Pornic où il se fait piétiner par la mère Cayssac surnommée "le Fléau" (ici on comprend les raisons de ce surnom) on se demande un peu pourquoi lui seul n'a jamais eu la tentation. Bon je vous fais pas le détail. Par moments c'est marrant et par moments c'est un peu énorme de sexisme, même pour l'époque. Par chance le niveau s'élève quelque peu dans les 20 dernières minutes avec les commentaires sur le recueil des "Amours". Les moments vraiment crus de ces Dialogues, connus depuis 60 ans, c'est ici qu'on va les entendre. Ils sont tout aussi obscurantistes, notez bien. Léautaud se refuse à tout intérêt autre que charnel, et il le dit sans prendre de gants. En face l'autre tente de s'inscrire en faux mais on peut aussi trouver que ses réactions ne vont guère plus loin. Reste qu'au fil de l'entretien ils sont de moins en moins d'accord. On a déjà entendu << Oh, oh... oh vraiment Mallet, vous savez .. ! >>. Visiblement l'intervieweur a trouvé le filon, et le voila qui se flatte de " l'insupporter ". Le vieux râleur en profite : il saute sur ce verbe fautif et tente de dégager en touche. Mais Mallet ne lâche pas comme ça une proie. Tous deux continuent leur cinéma et on comprend pourquoi ces entretiens ont marqué une époque. Je ne vous en dis pas plus sur la suite, qui finit en apothéose : malgré son rire final de perdant pas rancunier, Léautaud a les deux épaules à terre et Mallet quitte le ring content.

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9e livraison - Ecrire : le passe-temps - le Jeu 19 Mai 2011, 18:12

Cette livraison est, de loin, ma préférée.

Ce soir, 3 entretiens seulement, ce qui fait à peine une heure de conversation. Avec de nouveau un changement d'ambiance et un changement de sujet : on en vient à l'écriture elle-même. Léautaud qui se défend d'avoir de l'imagination et même de vouloir faire l'écrivain, accepte de se pencher sur son drôle de cas : celui d'un homme qui vit plus et mieux en écrivant qu'en vivant. Cette bizarrerie, il s'en explique devant Robert Mallet. Et là, si Léautaud a du mal à accepter les abstractions de l'intervieweur, ça n'est plus un emmerdeur qui répond, ni un provocateur libertaire, mais l'homme qui décrit son existence quotidienne, occupée sinon de façon exclusive du moins en principal, par la pratique d'écrire.

En tant qu'auteur, il ne se montre pas intellectuel pour deux sous, et vaniteux encore moins : les choses lui viennent et c'est tout. Quand Mallet appelle Buffon au secours, Léautaud bougonne encore mais il avance tout de même un peu dans la description. Cet échange est un modèle de ce qui peut se passer quand un écrivain est correctement cuisiné par l'homme de radio. D'ailleurs, quelques années plus tard Mallet fera de même dans plusieurs numéros de "Parler en prose et le savoir", l'émission de José Pivin qu'on signale régulièrement dans le fil des Nuits quand par chance le programme nocturne nous en offre une série. Et puis ici Léautaud a aussi préparé son coup : après le temps des premières questions et avant d'arriver à la correction des copies, Mallet l'incite à lire les notes qu'il a apportées. Il parle de ses lectures, de Diderot et de Lichtenberg, de ses préférences pour ceux qu'il qualifie d' " écrivains d'humeur". Il dit son goût d'un style écrit proche de la forme parlée, de la conversation. Il fait l'éloge sans réserve de Julien Benda, avec qui on le retrouvera en conversation demain tout à la fin de ces rediffusions. Ce qu'on entend ici, c'est donc son propre "Traité du style". Ca se gâterait presque quand il se trouve subitement réveillé par une réaction de Mallet qui entreprend de le chicaner sur quelques exemples tirés de sa prose, où le style naturel dévie en maladresses dit-il, ou du moins en négligence. Le malheur est que Mallet les a plutôt mal choisis ses exemples, car ils sont vraiment peu convaincants. Ou bien est-ce le temps qui a donné raison à Léautaud contre ce qui, chez l'autre, est une forme d'académisme mal venu ? Après l'interruption, et malgré encore quelques commentaires Léautaud reprendra sa lecture pour dire sa méfiance des fabricants de prose, de l'ouvrier industrieux qu'était Flaubert mais tout autant de ceux qui se la jouent peuple sans atteindre au style, chose que Guéhenno rate mais que Vallès réussit au mieux.

Il a du se passer quelque chose entre le dernier entretien et celui-la, car Mallet en vient presque à sadiser le pauvre Léautaud, en l'asticotant de plus en plus, puis en lui demandant de ne pas se montrer agressif. L'invité malmené encaisse le coup et on se dit que pour une fois les rôles sont inversés. L'entretien continue : Léautaud dit n'avoir jamais prétendu ni aux honneurs, ni même à la publication et là quoique son vis-à-vis tente encore de le coincer, il tient bon. La postérité le fait éclater de rire, dit-il. Alors vient la question du Journal : il sera publié, dit Mallet. Si l'on se moque de la postérité, pourquoi publier son Journal ? La réponse de Léautaud ne sera pas claire du tout : il déclare seulement se moquer de ce qu'on en pensera. On apprend qu'il a failli même le brûler, quelques jours plus tôt. A quoi tiennent les choses, tout de même...

Dans les dernières minutes, les deux compères reprennent le fil biographique, en revenant à la maison d'édition sans laquelle nous n'aurions peut-être pas eu Léautaud. Nous revoila donc au Mercure de France. On passe assez vite sur les années de guerre, avec une fameuse anecdote : la nouvelle de sa mort, qui tombe par erreur pendant la guerre. Chose qui le réjouira beaucoup ! Le récit fait à Mallet sera l'occasion d'un très savoureux moment de radio dans le dernier quart d'heure : le jeu des épitaphes et les commentaires sur la nécro-Léautaud, notamment quand Mallet lit le billet d'André Billy, ému et émouvant. Cela dit, tout comme Léautaud finalement liquidé du Mercure après 33 ans de présence, dans la conversation ces dernières années sont un peu liquidées. Ceux qui connaissent le programme de ces entretiens peuvent imaginer que Mallet avait réservé les dernières séances pour un sujet de son choix, peut-être un gros sujet : nous verrons lequel demain.

Un dernier mot : au détour de la conversation, Léautaud précise qu'il a appris à écrire en lisant de mauvais écrivains. De même certains habitués de ce forum, après des années de radio sans ombre ni déplaisir, ont commencé il y a 10 ans à forger leur goût critique en écoutant la décadence de France Culture depuis septembre 1999.

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10e et dernière : Gide, Léautaud, Benda - le Ven 20 Mai 2011, 18:09

Depuis leur dernière rencontre, est survenu un événement : la mort d'André Gide. Ses lecteurs seront intéressés par la demi-heure qui va lui être consacrée ce soir. Avec Gide, Léautaud entretenait des rapports qui ont de quoi étonner : toujours indépendant, le second a probablement blessé la vanité du grand homme, personnage trop important peut-être pour vivre avec le même souci de la vérité, tandis qu'en face l'autre affiche la plus parfaite indifférence pour la préséance. Cette sincérité venue d'un obscur gratteur, on devine qu'elle a bien plu à Gide, encore plus que la vérité sévère qu'il devait encaisser d'un pair en lettres comme l'était Valéry. Ca reste une conjecture, car en face de l'épaisse correspondance Gide-Valéry, on ne trouve presque rien dans celle de Léautaud : une petite dizaine de courriers. Vous me direz qu'on ne peut pas tout avoir. Mais ceux qui en veulent toujours plus, ils y trouveront à la date du 15 février 1929 la lettre d'un Gide qui lui envoie sous la signature de Victor Chassepot une leçon de morale cachant bien mal une vexation, relative mais certainement réelle.

Et puisqu'ils en viennent à parler des portraits de Léautaud, entendez les portraits peints par Matisse ou Heuzé, dans le dernier quart d'heure voila que Robert Mallet tente de compléter par quelques questions directes le portrait du Léautaud vivant, celui qu'on a vu en action dans cette série d'entretiens. Il le cuisine un peu sur son hygiène de vie, qu'on devine due moins à des options philosophiques délibérées, qu'à un mélange de goûts simples et de laisser-aller. Léautaud dira son manque d'intérêt pour la table, son habitude de la marche, son indifférence du confort et du progrès. Il y a chez lui un téléphone mais il ne s'en sert pas car il s'en fout. Il a la radio mais il ne l'écoute pas. Et il écrit à la plume d'oie, ressource inépuisable qu'on trouve en abondance chez les volaillers. La discussion tourne un temps sur le confort, et parce que Mallet essaie de lui faire dire qu'il a quand même un certain besoin de progrès, Léautaud pousse sa réponse jusqu'au Godwin Point (nous sommes en 1951 !) : "ah que vous êtes autoritaire ce soir, c'est la dictature !". Il se marre mais face à Mallet emmerdant comme un intervieweur qui cherche à forcer de la réponse, Léautaud en bougonnant systématiquement contre le progrès en général et pas seulement le progrès technique, soit il est de mauvaise foi, soit il dispense une morale spontanée, peut-être absurde, qui trahit surtout son penchant pour la simplicité.

Arrive alors le dernier quart d'heure, et l'inattendu debriefing. C'est que les entretiens sont diffusés depuis plusieurs mois à la radio et qu'ils ont suscités des réactions par courrier. Chacun des deux larrons commente ces réactions, les éloges reçus et aussi les critiques. Mallet signale que l'impression d'ensemble, c'est que lui-même fait figure de vieux, tandis que Léautaud est le jeune. Pour les deux interlocuteurs, c'est l'occasion de continuer à jouer leur jeu de chicanerie amicale. Mais c'est aussi un moment réflexif et, avant le supplément inattendu qui va suivre, un moment de vérité. Comme bilan de ces entretiens, Léautaud dit son étonnement devant l'effet produit (ce sont ses mots, qu'on entend assez mal) : une interpellation à la chambre des députés, des courriers reçus, des colis dont je vous laisse découvrir le contenu.

Il reste à entendre un dernier moment de vérité : c'est un bonus, présent dans l'édition Frémeaux et qui sera diffusé ce soir à la suite, si on en croit l'horaire annoncé dans les Nuits de FC. C'est que les séances d'enregistrements avaient lieu non pas à Fontenay comme je l'avais cru, mais rue de l'Université. Juste avant l'enregistrement du 21e entretien, Léautaud rencontre son vieil ami Julien Benda, pour qui il nourrit une estime sans réserves. On comprend que ça se passe dans le studio. On raconte que c'est Pierre Sipriot qui a eu l'idée de les enregistrer à leur insu. Comme au bout d'un quart d'heure Mallet arrive pour interrompre la conversation, on peut le soupçonner d'avoir trempé dans ce piégeage sonore. Résultat ces 14 minutes qui font un très bon complément : voici Léautaud sur le vif, et guère différent de ce qu'on a entendu dans la douzaine d'heures qui précèdent. Avec un ton au-dessous peut-être, mais le rire est bien le même. Ca discute le coup entre réactionnaires. Les vacheries pleuvent : on égratigne Paulhan, et Gide encore. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis des mois ou des années peut-être. Sans la contradiction animée de Mallet, Léautaud se montre peinard et patelin, mais l'esprit est faussement endormi : on l'entend se réveiller périodiquement dans le dialogue. Le revoila qui s'anime pour parler des animaux. Il n'a plus que 3 chats et une guenon. Et le voila qui balance un : "On a les guenons qu'on peut". C'était Paul Léautaud.

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