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Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ?    Page 2 sur 2

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Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Jeu 30 Juin 2011, 08:45

Rappel du premier message :

@Nessie a écrit:La culture c'est pas ce qui reste quand on a tout oublié, c'est ce qui reste, tout court. Elle est donc le contraire de l'information d'actualité, qui au contraire est éphémère par nature, et périmée dès qu'elle parait.

Vendredi soir vers 23h45 au micro d'Alain Veinstein, Bernard Noël dit à-peu-près celà : surpris et désolé de voir que la forme de culture que veut promouvoir "je sais pas qui, mais enfin disons cette société économique" (dit-il) c'est l'information, le contraire de la culture, qui se consomme instantanément et s'épuise instantanément (tout ceci cité approximativement). Suit le couplet usuel sur la marchandisation. Dommage, car c'était bien parti.

Là où Bernard Noël se plante, comme presque tout le monde à France Culture, c'est quand il assimile ce modèle a-culturel à l'idéologie de l'économisme. Immédiatement suivi par Veinstein. Ce saut, ce raccourci, est un amalgame qui n'a rien de nécessaire. Mais si la culture était vraiment une marchandise au sens réel du terme, elle ne serait peut-être pas dégradée comme elle l'est sur TF1 et sur France Culture, qui sur un trend de 30 ans, en offrent de moins en moins de culture. Ajoutons que sur FC l'échange est perverti d'autant plus qu'il se situe sur un marché de prestige pour satisfaire le petit groupe qui vit dans la station. Mais ça ils ne le voient pas ou ne le disent pas. Pour eux la rentabilité est forcément diabolique, et c'est l'économie qui dégraderait la culture, en la marchandisant de plus en plus alors qu'elle en vend de moins en moins.

Quel dommage que deux types aussi fins par ailleurs (tout leur dialogue le montre) ne pratiquent pas la dissociation d'idées. Ils n'ont pas du lire Rémy de Gourmont. Sinon ils auraient vite fait de voir que ça n'est pas la culture, qui est marchandisée, mais autre chose. Pourtant, ils le disent, assez clairement. Alors comment expliquer un tel amalgame, je ne sais pas. Econophobie basique, peut-être, typique de leur génération ? Et comment ne pas s'en désoler, je ne sais pas non plus, car on aurait besoin de leur part, d'une lucidité égale à celle dont ils font preuve pour parler des révolutions, que pourtant ils ont très probablement chéries il y a 40 ans. A cause du premier quart d'heure, l'émission est des plus intéressantes, et laisse espérer qu'un jour ils ouvrent les yeux, et voient que les vrais destructeurs de la culture ne sont pas là où ils le croient.

(j'ai mis les 2 premiers paragraphes de ce post en fil "Vocation de France Culture" - J'aurai aussi bien pu les déposer -ou même le tout- en fil "paradigme idéologique de FC")
Mais, très cher Nessie, puisse que Bernard Noël vous le dit, pourquoi ne pas vouloir l'entendre ?

Nous pouvons toujours argumenter sur le sujet, mais pour l’instant je n’ai jamais entendu de personne le moindre petit argument sur le fait que les processus économiques ne soient pas à l’origine des dégradations culturelles (et vis versa c’est la même chose, l’une pousse l’autre et l’autre l’attire). Et la culture ne peut en aucun cas être un produit, car c’est ce qui ce qui est sensé faire le lien entre les hommes. Si ce lien pouvait être monnayable, il serait falsifié, les hommes ne seraient que des « choses » interchangeable en usage, on organiserait la compétition pour sélectionner nos hommes, et la culture serait du folklore pour le spectacle (tomates offertes à l’entrée).

Ce que je dis est un peu trivial, nous ne devrions pas avoir besoin d’aucun auteur de référence pour sentir cela. Mais je suis quand même curieux d’entendre ce que Rémy de Gourmont a à dire sur le sujet de la marchandisation. Curieux également de que vous appelez la « dissociation d'idées ».
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2 remarques préalables - le Dim 03 Juil 2011, 20:40

Bonjour Basil. Merci pour ce dialogue stimulant, et félicitations pour votre concision. Hélas je n'en suis pas là. Mais j'ai bien reçu votre remarque sur le risque de la longueur. Donc voici 2 posts seulement. Pour le premier, il y aura en tout et pour tout ces 2 remarques de précaution :

Primo - Liquider la question du doute, dont l'irruption suscite trop souvent un effet de diversion qui propulse le débat dans une impasse. Il est évident que le doute est sain et nécessaire, mais non moins évident qu'il faut en user avec discernement. J'ai remarqué que dans nombre de discussion, introduire le doute relativiste c'est placer une pirouette et faire du hors-sujet. L'injonction du doute produit son petit effet de sidération qui focalise l'échange sur un aspect secondaire du problème, aspect non pertinent pour la discussion. C'est presque toujours fait de bonne foi et en toute inconscience mais en passant on évacue le point difficile. Par ailleurs si je suis attaché au concret, ça n'est pas par prévention contre le doute, mais par souci d'éviter le n'importe quoi comme l'usage immodéré de l'abstraction l'autorise habituellement. Que le concret puisse être entaché de doute, c'est l'évidence même, mais que toute chose puisse l'être ne signifie pas que le doute soit raisonnable dans tous les cas. Là encore un peu de discernement est loin d'être un luxe. Citons Nietzsche : 'ne douter de rien est d'un sot, douter de tout est d'un fou'. Alors pour qui veut douter même de sa propre existence, et de la présence de la tour Eiffel, et puis de la lumière qui en ce moment lui permet de voir son écran, et tant qu'on y est douter de la réalité du fait qu'en ce moment même il lit sur cet écran concret des caractères que j'ai concrètement frappés sur mon clavier concret (il est noir, est-ce que je dois en douter ?), eh bien tant mieux pour ce douteur forcené, mais qu'on ne me demande pas de le suivre dans un tel délire. ce qui est dommageable, c'est qu'il en va de même en pis dans les débats : combien de discussions se trouvent bloquées par la pirouette du doute nécessaire, lui même asséné en toute certitude et au mépris de l'élémentaire distinction des niveaux de réalité (ici je passe les exemples-anecdotes, mais je les tiens à disposition). Aussi tout en me désintéressant un peu de la chose, je me méfie en voyant comment le doute vient pervertir une conversation tout en y injectant l'illusion d'affiner la pensée. Comme ce sont là des considérations générales, merci de ne pas prendre ces remarques pour vous, de même que je n'ai pas pris pour moi votre leçon de doute. Ce qui suivra est davantage personnel, et vise à vous répondre sur la même question : je pense que dans l'ensemble, avec cette préoccupation du doute qui imprègne votre post, vous pratiquez un exercice philosophique individuel qui ne peut prétendre à l'universel, contrairement à ce que vous faites quand vous proposez des définitions. Sur ces dernières je répondrai dans le post suivant, une fois cloturée je l'espère cette digression sur le doute. Mais voyez-vous, réduire la culture à l'exercice du doute, c'est un peu comme réduire l'amour à l'usage du préservatif. Vous écrivez << dans le culturel il y a le savoir mais aussi le doute sur ce même savoir >>. Pouvez-vous me dire que ce vient faire le doute dans l'existence et dans l'utilisation d'un masque ou d'une arme, d'un instrument de musique ou de cuisine (objets culturels au sens ethnologique) ou dans la fréquentation d'une oeuvre du patrimoine (objet culturel au sens courant). Quand vous écoutez une symphonie de Mahler ou quand vous contemplez une toile de Watteau, quand vous lisez de la vulgarisation scientifique ou un conte de Borges (toutes activités à la fois spirituelles, enrichissantes, esthétiques, culturelles) si dans ces moments votre activité principale est la pratique du doute, alors il y a quelque chose qui ne va pas. De là mon autre remarque préalable, qui sera plus courte.

Secundo - J'en dirai de même du recours aux images, aux métaphores, et aux abstractions, qui ne résistent pas longtemps à un souci d'opérationnalisation. Le langage comme oeuvre collective, non merci ; le vêtement comme langage, non merci. Le "culte de l'image et de l'instant présent"' qui mettrait à mal la culture, ça me semble une abstraction vue de l'esprit, abstraction commode à imaginer et moins commode à démontrer. Le langage, produit inconscient d'une collectivité, ne saurait être une oeuvre sinon au sens métaphorique du mot. Quant au vêtement considéré comme un langage, c'est une impropriété pour le linguiste, et tout au plus une commodité esthétique pour l'essayiste/sociologue. Et tant mieux, d'ailleurs, mais pour une réflexion bien étayée c'est inacceptable. Pourtant, qu'il y ait une part de culture dans tout cela c'est indubitable. Mais ensuite rassembler le tout en un gros paquet au sens imprécis, qu'on estampillera "commerce impossible" ou "commerce interdit" ce qui revient un peu au même, alors là je ne comprends pas. Certes vous pouvez refuser le consumérisme (j'y reviendrai), mais si c'est pour le remplacer par le maniement d'abstractions dont on ne sait plus ce qu'elles recouvrent, alors c'est du suicide philosophique, dans les deux sens de l'expression : c'est tout à la fois mettre à mort sa propre pensée, et courir par la pensée vers l'anéantissement de soi.

Pour résumer, je pense que globalement, vous confondez deux choses : la réflexion et le doute. La première ne saurait se passer du second, parce qu'elle a besoin de garde-fou ; mais le second n'est qu'un élément de fond pour la première. Et d'inverser leurs rôles c'est un moyen efficace de bloquer la pensée ou de la faire patiner sur place dans un marécage d'abstractions reliées finalement à rien de bien réel sinon comme produit d'une imagination individuelle.

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2 remarques encore - Enfin sur le coeur du sujet, 2 derniers paragraphes - le Dim 03 Juil 2011, 20:46

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J'en viens à notre discussion sur la culture, avec encore 2 remarques d'ordre pratique, pour éviter l'appellation de "concret", soucieux que je suis de ne pas déclencher le réflexe relativiste ou l'excès d'abstraction qui risque de brouiller la discussion :

Primo - Ce que vous proposez en définitions de la culture n'est pas assez précis. La distinction d'avec la nature n'apporte rien qu'on ne sache déjà, et elle ne permet pas de décider ni de ce qu'on peut mettre dans le programme d'une radio culturelle, ni de ce qu'il convient d'accepter ou de se garder de mettre en commerce. Les objets concrets qui vous entourent en ce moment, et le baratin abstrait de n'importe quel ratiocineur, tout cela n'est pas de la nature, mais en quoi serait-ce de la culture ? De la culture ils en contiennent bien sûr pour une part, mais tellement secondaire à côté de leur essence de base, que les insérer dans la culture a quelque chose d'absurde. C'est qu'une définition qui regroupe la totalité des choses finit par ne plus rien définir, et surtout par ne plus être opérationnelle. Nous avons autour de nous une foule d'objets, de biens et de services qui échappent à la nature, mais ne peuvent pour cela faire l'objet d'un propos culturel. Leur seule dimension culturelle est d'être le produit d'une société, et par là en effet on pourrait bien les interroger, mais ça ne ferait pas pour autant un propos culturel. Ramener la définition de la culture à un synonyme du social est une impasse déjà bien identifiée, et qu'il convient d'éviter.

Secundo - Revenons au rapport entre doute et culture si vous le voulez, dans le sens où un objet culturel marchandisé ne saurait, dites-vous, provoquer le doute. << Je ne nie pas l’existence d’un marché de produits intellectuels et artistiques. Mais je doute que ce marché motive un quelconque questionnement bien au contraire, sauf à douter du marché lui-même >>. Vous avez ajouté << L’objet en lui même n’est rien >>. Je commence par ce second point où je vois une lourde erreur : l'objet n'est pas plus "rien" que votre vie biologique ne serait "rien" sous prétexte que vous vous développez essentiellement dans la pensée. L'objet en lui-même est le garant de l'existence d'une réalité sociale et même psychique. Donc l'objet culturel qu'est le livre n'est pas "rien" : il est en même temps la preuve d'une activité culturelle, la preuve qu'elle se diffuse/se distribue, et la preuve que cette distribution a un coût et peut entrainer un bénéfice. Juger que tout cela n'est rien, c'est vivre dans un autre monde que le nôtre. Quant au questionnement que les biens culturels seraient incapables d'induire dites-vous, je vous incite à ouvrir les yeux lors de votre prochaine visite dans une bibliothèque ou dans une librairie où vous pourrez considérer nombre de produits commerciaux, par exemple de la philosophie mise en livre (produit marchand) et qui sont dotés d'un tel pouvoir. Donc, et quoique récusant l'assimilation de la culture à la pratique irraisonnée du doute, j'affirmerai ci-après par quelques exemples immédiatement constatables, que si vous cherchez du doute dans des objets culturels eh bien vous pouvez le trouver à la condition que là soit leur fonction. Ils ne sont pas 'culturels-parce-qu'ils-font-douter', disons plutôt qu'en plus d'être culturels, ils peuvent oeuvrer au doute (cependant que d'autres biens qui sont tout aussi culturels auront d'autres fonctions et d'autres usages). Donc ces exemples les voici, notez que je cite une toute petite liste de titres connus, que vous pourriez étendre jusqu'à la pléthore : Dialogues de Pétrarque, Essais de Montaigne, Pensées de Pascal, j'y ajoute pour faire bonne mesure Le neveu de Rameau, Bouvard et Pécuchet, enfin Monsieur Teste qui se présente pourtant sous la bannière factice de la non-philosophie. Ajoutez encore Brassens et Léo Ferré ou qui vous voudrez je sais pas moi disons le Professeur Choron. Et aussi, n'importe quel film à thèse pesant le pour et le contre aura la même vertu. Tous ces produits commerciaux sont de très bons stimulants du doute. Il y a donc un très grand nombre de produits commerciaux capables d'aider à cultiver le doute en même temps que la pensée. Et qu'ils soient du passé ou du présent n'a aucune espère d'importance, car ce passé-là est des plus présents dans le présent. Donc oui le commerce de biens culturels peut aussi contribuer à la saine pratique du doute, sans qu'on vienne pour cela l'y résumer (cf post précédent). Notez que cela n'incite certainement pas à douter du marché : même en continuant à le détester de façon systématique (hystériquement pour certains, moralement pour d'autres), on est obligé de lui reconnaitre cet aspect positif. Ceux qui devraient douter me semblent donc être plutôt les pratiquants forcenés de l'indignation, qui est à la morale ce que la pensée unique est au militantisme : une réduction dommageable et un peu ridicule. A côté de ça je ne nie aucunement les effets pervers de la mise en marché, et j'espère qu'on va bientôt en parler dans ce fil.

Alors, et pour enfin être bref, passons au sujet : marchandiser l'une ou l'autre culture. C'est impossible dites vous, et à l'appui vous citez la langue maternelle. Pourtant là encore les produits culturels existent : en premier lieu, le discours sur la langue, sous forme de propos scientifique ou de propos d'essayiste. C'est vrai aussi au sens ethnologique : ma langue maternelle ou au moins son apprentissage peut évidemment faire l'objet d'un échange et d'un service sous forme d'un enseignement. Cet enseignement (ces cours) c'est un service qui peut être public, privé, payant en espèces ou en nature (donc troc), pour des touristes ou des professionnels temporairement expatriés chez nous, ou pour des gens désirant acquérir la nationalité française. Que pour eux elle ne soit pas maternelle mais acquise, en quoi cela la rend-il moins culturelle, moins vecteur de lien ? En quoi l'existence de ce commerce et en quoi la volonté de ceux qui désirent acquérir (partager, plutôt) ma langue et ma culture, en quoi cela dis-je, serait-ce dégradant et pour qui, pour quoi ? Que l'apprentissage maternel d'une langue ne soit pas monnayable j'en suis d'accord (on peut toutefois imaginer des exceptions), mais cela ne saurait résumer les usages ni la nature de la langue, et cela ne fera jamais de la langue même identitaire un immonayable.

Je terminerai par un nouvel effort pour ne pas perdre ce que je crois être le sujet central de ce fil, sujet qui avait inspiré un précédent forum avec la volonté de lui donner une orientation militante éconophobe sans nuance comme le veut la loi du genre. Par cette absence de nuance dans une "pensée" à front de taureau, ladite orientation s'était révélée des plus stériles. Car presque tout ce qui avait alors fait la vie réussie de ce forum et y avait été écrit de valable tournait le dos à cette optique simplette. Le sujet n'avait donc pas été traité à l'époque, même pas dans un petit bouquin sur la question, où quelques courtes pages maculées de gros caractères, on voyait touiller un soupçon d'expérience personnelle avec un embryon de théorie, mixture ensuite assaisonnée d'idées reçues fadasses pour présenter après cuisson une "enquête" finalement illusoire car elle ne dépassait que de peu l'effet d'annonce contenu dans le titre. Alors voila, c'est pour traiter enfin de ce sujet là, celui que recouvre l'expression "marchandisation de la culture", que j'ai choisi de réagir à votre post et -avec votre autorisation- de créer le fil. Aussi je demeure persuadé que l'expression et la polémique "marchandisation de la culture" ne traitent que de l'extension de la sphère marchande à ce que j'ai défini comme étant les biens culturels. Le fait concret, qui me donne à penser que mon interprétation de cette formule n'est pas erronée, c'est l'article de la wikipedia. Je n'en cherche pas d'autre, mais je demande à vous Basil et à ceux qui comme vous pensent que cette formule traite de la culture au sens ethnologique, de m'indiquer quelque réflexion fiable ou quelques faits avérés qui donneraient à penser que mon interprétation et ma référence (ici : l'article de la wikipedia) sont erronées.

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Re: Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Lun 04 Juil 2011, 19:14

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Bonsoir Nessie,
Je vais encore tenter de vous opposer des contres arguments, mais quand je vois avec quelle facilité vous liquidez les arguments, je réémets mes doutes, si je puis dire. Je crois que vous sous-estimez le jeu « dialectique » entre réflexion et doute. Votre souci d'opérationnalisation cherche peut être à éliminer le doute ? Ce que l'opérationnalisation détruit avec les métaphores c’est la richesse de la vie elle-même.

Le doute est trivial, il vient de la confrontation au réel. Et vous avez raison, le doute ne peut pas être débattu, il ne peut que vous ramener à la confrontation au réel. Il est ce qui suscite la curiosité ou l’attention. Si le scientifique s’évertue à faire coïncider ses équations et ses hypothèses avec l’expérience, c’est bien que le doute fait parti de sa démarche. Quand j’utilise un instrument de cuisine, je doute de la réussite de mon projet culinaire (c’est pourquoi il est l’objet de toute mon attention), et si l’instrument ne convient pas j’en cherche un autre. Quand je m’instruis, je m’en remets à autrui, mais pour que ses connaissances deviennent « miennes », il me faut douter de ce que j’en fais dans la pratique. Les distractions et les informations, vendues comme telle, sans autre but, ne demandent pas forcement de douter, mais le doute revient nécessairement après si je veux (ou si l’on me force à) prendre de la distance critique même si c’est pour en apprécier d’autant plus la justesse.

Vous pouvez nier le « langage » vestimentaire (j'admets la volontiers rusticité de la chose), vous n’en éliminerez pas pour autant les codes vestimentaires qui ont parfois cours et les modes que les jeunes suivent en cherchant à s’identifier de cette façon. Vous n’éliminerez pas non plus la répulsion qu’inspire généralement une personne dont on juge les goûts vestimentaires douteux ou négligés. Vous pouvez nier que le langage soit une œuvre collective consciente, mais vous serez surpris de sa dégradation par négligence inconsciente d’autrui. Vous parlez d’abstraction déconnectée de la réalité, sans dire que le marché en est un également, et pas tout petit, c’est bien cela qui en fait une illusion si parfaite.

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Re: Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Lun 04 Juil 2011, 19:18

Réponse à 12
Je ne peux dire autrement, car j’y tiens : la culture est de l’ordre de la relation entre les hommes. La relation entre les hommes et la nature, est rarement sans revenir vers les hommes. Je trouve que la distinction conceptuelle du social et de la culture (comme le laisse entendre Levi Strauss dans son interview) n’est pas vraiment tenable. Si telle était le cas, le corps social regarderait la culture théorique depuis son travail fastidieux et routinier, comme pour se réconforter de la pénibilité de la tache qui n’aurait rien à voir avec la culture qui nous relie.
@Nessie a écrit: Ramener la définition de la culture à un synonyme du social est une impasse déjà bien identifiée, et qu'il convient d'éviter.
Et je vois bien l’impasse que vous ne pourrez pas éviter, car tel est notre lot quotidien. Et si la culture est de l’ordre du lien, et le marché est de l’ordre de la négation du lien. Pour être plus « frappant », je pourrais dire qu’il c’est l’ordre de la « dialectique guerrière » généralisée. Vous pouvez toujours prétendre que la guerre offre des perspectives excitantes, mais vous vous plaignez déjà de la stratégie commerciale de France Culture qui cherche à élargir son « marché de niche » et à « cibler » une clientèle prédéterminée pour se rendre séduisante et donc plus rentable comme activité de divertissement. Et il est impossible que vous ne sentiez pas ici la « penser contre autrui » d’une démarche commerciale (à l’inverse du « penser contre soi » de mon précédent poste), et du doute légitime qui entache les produits ainsi vendus (alors même que nous ayons affaire à France Culture).

Pour votre Secundo, j’imagine que vous avez conscience que nous sommes d’accord ? Douter que le marché motive un quelconque questionnement, ne veut pas dire que le questionnement n’y soit pas présent malgré tout, même si le marché finira bien par décourager le monde de s’y engager pour les bonnes raisons. Si vous voulez, le marché finit toujours pas devenir un camion benne, déversant sur nous un tas de « choses » suffisamment bonnes pour ce que nous sommes et dont il est rare d’y trouver notre taille.

Sur votre dernier paragraphe, je ne suis pas certain de vous avoir compris. Mais vous aurez compris que le problème de la marchandisation des biens culturels, c’est de faire rentrer de la compétions et de la rivalité (stratégie, prévision de vente, spéculer sur les prix) dans un domaine qui ne peut souffrir cela pour les bonnes raisons que j’ai développé.

J’ai bien conscience que l’on peut toujours tenter de vendre langue maternelle, enfants et autres babioles, mais à un moment donné, ne pensez vous pas qu’il conviendrait de s’interroger ce que l’on attend de ce marché tout puissant et jusqu’où ses défenseurs souhaitent aller dans la rivalité et la décomposition culturelle ? Cela étant dit, après que vous ayez liquidé mes arguments avec quelques subtiles distinctions conceptuelles, j’aimerai vous voir développer vos idées sur ce sujet (car je crains ne plus avoir de liquide sur moi, je suis à sec).
Bien à vous

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Re: Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Mar 05 Juil 2011, 03:04

Je confirme que nous sommes d'accord sur beaucoup de choses, même si l'un de nous pense que l'autre sous-estime le lien dialectique entre doute et réflexion, tandis que ledit autre (donc moi) pense que le premier (là c'est vous) surévalue ce même lien. Voila qui nous met sur des longueurs d'ondes assez proches, mais peu importe car ... le sujet n'est pas là.

Le sujet n'est pas non plus où je le croyais, là où l'indique ma référence wikipedia : à vous lire je ne trouve aucune prise en compte de la commercialisation des produits culturels. C'est seulement sous forme d'abstraction que le capitalisme entre dans votre sphère d'intérêt, où vous éludez l'existence des produits culturels pour limiter la culture à son sens fondamental, donc social/ethnologique ; dans le même temps vous délaissez l'acception usuelle du mot inclus dans l'intitulé "France Culture". J'accepte évidemment ce choix dans le débat, mais je me dis aussi qu'on devrait modifier le titre de ce fil.

Donc vous vous inquiétez d'une dégradation de la culture fondamentale, et cette dégradation c'est au marché que vous en attribuez la responsabilité. Pourtant vous aviez écrit que cette culture fondamentale ne pouvait pas faire l'objet d'un échange marchand. C'est moi qui vous avais proposé en illustration une situation minoritaire. Je me trouve donc dans la difficile position de réfuter et tout d'abord de comprendre comment un secteur non marchand pourrait être dégradé par un marché qui, quoique "tout-puissant", ne s'y est pas installé sinon à la marge.

Une des difficultés de cette discussion est que vos propos traitent du social et que vous refusez l'approche sociologique, à laquelle vous préférez explicitement une approche métaphorique. Vous y voyez richesse de la vie ; pour ma part j'y vois le risque de perdre le sens et la fiabilité de la connaissance. La richesse de la vie, je la vois dans la vie elle-même, non dans l'exercice gratuit de la langue. Cela dit vous aviez raison il y a de cela quelques posts, en écrivant que toutes les représentations sont construites. Seulement voila : tout ce qui est construit n'est pas pour autant solide ; ce qui est mal construit ne monte pas haut et, même limité en hauteur, risque de ne pas résister bien longtemps. Pour qui veut parler de la société, la construction poétique par métaphores apporte une fausse richesse qui a vite fait de se retourner contre l'esprit de connaissance. Je précise qu'en sociologie, même si l'on ne vérifie pas tout, le jugement d'évidence n'est pas recevable. Il faut au moins une description factuelle d'une évolution, d'un mécanisme, d'un fait que ce fait soit statique ou évolutif. Pour construire ses faits, le regard sociologique se garde de la poésie et de la métaphore (choses où le positiviste étroit ne voit que du vaseux et du fumeux - comme je ne pratique guère le mépris qui caractérise les militants je cite ces 2 mots de loin mais sans y recourir) car il demande d'abord qu'on définisse précisément ce dont on parle, et non plus métaphoriquement ; ensuite qu'on en évacue les jugements de valeur et cela même quand on réfléchit aux valeurs ; enfin même si l'on récuse la desséchante démarche hypothético-déductive qui a ses vertus et ses inconvénients, il faut au moins s'assurer que ce dont on parle existe. Ce dont on parle : les choses, les liens entre les choses.

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Re: Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Mar 05 Juil 2011, 03:05

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Exemple : pour traiter de la pauvreté ou de l'instruction, vous n'échapperez pas à une mesure du niveau de vie ni à celle du niveau d'éducation. Rien que définir instruments et modalités pour ces mesures, sera déjà l'objet de débats qui préserveront tout le monde de verser dans la niaise certitude de celui qui ignore le doute. Puis enfin ayant accepté un mode provisoire (en attendant d'en trouver un meilleur) pour l'étude du réel, on pourra alors procéder à un tableau factuel qui permettra le consensus en attendant mieux. Voila pour les choses. Quand aux liens entre les choses, liens au moins de contiguité et peut-être de dépendance, ou mieux encore de causalité, eh bien il faudra aussi les mettre en évidence de façon provisoirement indubitable, et ça sera encore moins facile à faire. Je ne décrirai pas ici les outils de cette réflexion, mais qu'on sache que l'honnête homme qui se veut un chercheur amateur (donc vous et moi) se doit de produire des énoncés clairs, déclaratifs, quantitatifs ou qualitatifs, par exemple : 'il y a un lien positif entre le niveau d'éducation des parents et la réussite scolaire des enfants'. L'opérationnalisation est l'ensemble de ces opérations qui permettent d'être certain qu'on sait de quoi on parle et de déterminer dans quelle mesure ce qu'on raconte est vrai. Refuser ces exigences, ça n'est pas injecter le doute nécessaire (car un résultat scientifique recevable comporte déjà la description de ses limites, donc son propre doute), c'est injecter du flou.

Dans notre discussion, il faudra donc faire cet effort de description pour la culture et sa dégradation. Car tant qu'on ne m'en donne pas des signes fiables (je veux dire autre chose que des jugements d'évidence et des pétitions de principe), je ne crois guère :
- à la décomposition culturelle
- à la dégradation du langage
- à un regard que le corps social jetterait sur quelque chose (il n'a pas d'yeux)
- à la toute puissance du marché
Toutes choses où je vois surtout des clichés de l'époque et la propagande d'un lobby idéologique : la partie engagée de l'intelligentsia. Pour parler un peu concrètement de notre sujet, sur ces 4 points j'attends de vous une description factuelle et une vérification de la réalité, car vu d'ici ces phénomènes sentent surtout le bilan alarmiste comme le chérissent les héritiers de Rousseau. S'ils vous semblent évidents sans qu'ils le soient pour moi, alors vous pourrez aisément me les faire percevoir, faute de quoi je penserai qu'ils sont pour vous trop flous pour mériter le nom de connaissance. Et si vous échouez ou bien vous refusez à décrire factuellement ces évidences, c'est que ce sont peut-être des certitudes irréalistes ? C'est d'ailleurs déjà mon avis pour une bonne part des énoncés que j'entends en provenance de la sociologie critique (radicale ou non).

En outre (et dans la continuité de ces précautions méthodologiques) pour avancer dans notre sujet il faudrait m'indiquer le lien entre les mécanismes économiques et les phénomènes ci-dessus, à supposer qu'on ait réussi à les mettre en évidence. En quoi le marché, le capitalisme, la compétition économique, sont-ils responsables de ces fléaux ? Si on ne dit pas explicitement quel est le lien, alors le propos reste fumeux pour l'interlocuteur qui, lui, reste dans le noir et nous nous restons dans le bistrot, chose qui ne m'intéresse guère.

Soucieux d'être clair, je propose de nouveau un exemple : vous dites que la dégradation de la langue résulte de négligences coupables. Même en admettant que nous soyons enfin d'accord sur la réalité de cette dégradation (nous n'en sommes pas encore là, mais admettons), eh bien si vous ne dites pas précisément en quoi, par quels mécanismes, comment le capitalisme est à l'origine de ces négligences coupables, et ensuite si vous ne faites pas l'effort de démontrer ce qui, jusque là, n'est qu'une hypothèse un peu floue, eh bien vous ne ferez jamais avancer un interlocuteur soucieux de rigueur et de vérité ; ce qui est dommageable à la portée de la thèse que vous défendez. C'est qu'il y a un minimum de réalisme au-dessous duquel il est impossible de descendre si on veut rester crédible. Or, c'est seulement à ce moment là que commencera notre véritable discussion, qui pour l'instant n'en est qu'à ses prémisses méthodologiques.

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Re: Marchandisation de la culture - Qu'est-ce que la culture ? - le Mar 05 Juil 2011, 03:14

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Je me suis efforcé de vous montrer l'utilité de l'opérationnalisation : s'assurer qu'on ne raconte pas n'importe quoi. Pour autant ça ne nous certifie pas que ce que nous disons est vrai (rassurez-vous, le doute est toujours là et bien là), mais ça nous donne au moins l'assurance qu'on peut accorder une valeur de vérité à un énoncé. Chose qu'on ne peut pas faire avec les énoncés métaphoriques, qui par nature sont flous et peut-être riches, mais inutilisables pour une recherche. En substance j'essaie de vous dire que la richesse poétique, quand on l'injecte dans la rigueur scientifique, ne peut pas s'y méler sans une traduction qui dans un premier temps sera toujours une réduction.

Chacun ses croyances. Après tout vous m'avez demandé les miennes. En la matière elles sont négatives. Je ne crois pas que le marché soit de l'ordre de la négation du lien ; je crois que les 60 années qui viennent de s'écouler nous montrent le contraire, et que le marché ajoute du lien au social. Nous avons même vu dans l'histoire récente que ce lien pouvait jouer un rôle-clé dans un dispositif politique qui réussit à éviter la violence guerrière. Je parle ici de la construction européenne, basée sur l'idée que des démocraties qui font entre elles du commerce, ensuite ne se font plus la guerre. Je n'irai pas jusqu'à la vision angéliste du commerce comme voie royale du progrès humain, mais je pense qu'il est nécessaire utile et sain de remettre à sa place l'actuelle mode de l'éconophobie, pessimisme simpliste qui me semble la plus dramatique des idées fausses de notre époque. Une fois ceci posé, nous pourrions chercher les nuances et les limites des 2 points de vue. Du côté optimiste, je vous invite à considérer l'augmentation du niveau de vie, de l'espérance de vie, de l'alphabétisation donc du niveau culturel. Eh bien dans ces caractéristiques des sociétés capitalistes, je suis navré de dire que je ne vois pas de régression, même si le progrès n'y est pas toujours linéaire (au contraire il y a des reculs ponctuels mais enfin le trend est largement haussier), et même s'il y a des effets pervers dont il faudra tenir compte.

Je crois donc à un certain progrès d'éducation, progrès culturel et spirituel dans les classes moyennes qui sont par ailleurs de plus en plus larges, et si vous me demandez des exemples à l'appui, je veux bien m'étendre sur la description factuelle de ce progrès, de ses limites, et soucieux de faire la part des choses, je vous apporterai même des contre-exemples qui ne remettent pas en cause le bilan (voyez-vous si souvent les militants idéologues faire ainsi la part des choses ?). Car pour autant, le progrès social et culturel avance avec des hoquets et non sans effets pervers. Ca veut dire qu'on n'échappe pas à des moments de régression parfois, localisées dans le temps ou bien à l'un ou l'autre segment non du social, mais des mentalités. Je crois ces reculs ponctuels, dans une mécanique sociale complexe. Et comme mon sujet n'est pas la culture ethnologique dans le monde moderne, mais l'évolution des biens et services culturels, il me semble que là aussi l'évolution positive est patente : qu'il y a une expansion quantitative, et qu'au plan qualitatif le bilan est mitigé mais permet de rester optimiste à condition d'affiner l'analyse, et non de dénigrer à la truelle. Comme exemple lui-même mitigé et ambigu, je propose les 12 dernières années de France Culture ; et là pour opérationnaliser, dans chaque fil de ce forum on trouve des éléments de théorie et des faits à l'appui de ce qui n'est donc pas un rêve pessimiste.

Par contre dans les hypothèses de dégradation que j'ai listées en 4 tirets dans le post précédent, (et qui d'ailleurs ne sont hypothèses que pour moi, car pour vous je crois que ce sont des certitudes) je diagnostique au mieux des simplifications, au pire des idées fausses ou des idées reçues. Des vues de l'esprit, presque toujours résultant d'une influence néfaste de la partie la moins scientifique de l'intelligentsia, celle dont vous savez déjà Basil, que je me méfie au plus haut point. J'ai déjà bien des fois justifié cette méfiance, du fait de l'absence d'étayage factuel de ces thèses pessimistes, où je pressens en outre une forme de rêverie rousseauiste nullement contemplative, mais plutôt du type qui a dans le passé mené à de la violence criminelle de masse. Ca n'est évidemment pas vous que je vise, mais plutôt les auteurs qui attisent haine, envie, désir de violence, tout cela au détriment complet d'une recherche spirituelle comme celle à laquelle vous-même êtes occupé, d'ailleurs je suis très surpris que vous ne voyiez pas ici votre contradiction. Pour en revenir ces gens que je ne sais pas bien comment qualifier, je dois dire que si leur ignorance me désole et que leur arrogance m'amuse, inversement leur influence m'inquiète car je vois chez eux à la fois un frein à l'évolution des consciences et une potentielle source de violences. Il suffit de voir avec quelle violence verbale on se trouve non pas contredit mais agressé par le militant suractif si prompt à condamner à défaut d'argumenter (normal : au moins une fois par jour sur un autre canal il me montre qu'il ne sait pas faire cela). Ce militant-suractif-type, qui n'est probablement pas non plus le militant moyen ou le militant de base, feint de défendre un progrès mais oeuvre constamment à la régression : régression du lien, de l'entente, du dialogue, et de la réflexion. Et le "progrès" qu'il défend ressemble fichtrement à quelques enfers historiques bien connus, dont un qui fait la fierté nationale, chose qui ne laisse pas de m'inquiéter - voyez, là encore je reste durkheimien...

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