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Croisements, de Philippe Petit    Page 1 sur 1

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Croisements, de Philippe Petit - le Lun 29 Aoû 2011, 23:59

C’est trop tard, la dernière a été diffusée hier soir, mais antonia l’a sauvée de l’oubli pour ce forum, c’est de l’émission d’été Croisements qu’il s’agit.

Et le dernier numéro (Croisements – Alain Connes, Stanislas Dehaene) de cette série de Philippe Petit que je n’avais même pas aperçue, vaut très largement le temps qu’il coûte de l’écouter.

Il s’agit d’une discussion entre Alain Connes, important mathématicien contemporain, créateur de la géométrie non-commutative, et Stanislas Dehaene, neuroscientifique, et auteur d’une théorie du recyclage neuronal. D’une discussion autour des mathématiques, d’abord de leur apprentissage, mais rapidement de leur nature.

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L’émission : c'est une réussite, de mon point de vue.

Philippe Petit, qui la conduit, n'en est pourtant pas le facteur premier : ses relances sont aussi confuses qu'à l’accoutumée, parfois inutilement pompeuses – ses formulations le sont presque toujours (quand cessera-t-il le parodique « vous n’êtes pas sans ignorer » dont je lui souhaite de ne pas ignorer l’inversion de sens )-, mais il a le grand mérite d’avoir fait le bon choix d’invités. Comme souvent d’ailleurs, comme il le faisait à Sciences et Conscience que je regrette, ses invités uniques ou en couple toujours de premier choix, et parfaitement adéquats (à réentendre à l’occasion, les dialogues D’Espagnat/Omnès ou Petitot/Omnès). Egalement, son savoir-laisser parler ses invités, ses coupures et recadrages minimaux mais efficaces, on peut l’en remercier.

Mais ce sont aux deux protagonistes du dialogue qu’on en doit la réussite, chacun pour des vertus différentes.

Il y a beaucoup à en dire, mais il faut planter un minimum le décor :

  • Alain Connes, comme beaucoup de mathématiciens, est un platonicien au regard des mathématiques : il pense que les vérités mathématiques appartiennent à, où sont en lien avec un monde réel, indépendant de nous, résistant et concret, dont les reflets (ou les ombres) sont sensibles via l’intuition mathématique, propriété de l’esprit humain (entre autre ?). Il va même au-delà de cette position, en attribuant à la réalité mathématique une importance plus grande qu'au réel physique, ce qui le singularise même parmi les mathématiciens qu'on qualifie peut-être trop facilement de "platoniciens" (au regard du réalisme en mathématiques).

    Parmi les ouvrages grand public auxquels il a participé à ce sujet, la trace d’un dialogue, « Matière à penser », qu’il avait conduit à la fin des années 80 avec le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, avait connu une certaine publicité, notamment un passage chez Bernard Pivot.

  • Stanislas Dehaene, de son côté, fut justement en ses jeunes années l’élève de JP Changeux. Il est spécialiste en sciences cognitive, et son terrain de prédilection fut un temps celui des rapports entre cerveau et mathématiques, auxquelles il entend quand même autant de choses que tout normalien dont les mathématiques furent justement la spécialisation. Comme lui, il incline surtout à considérer les mathématiques comme le produit du cerveau, son adaptation au monde qui lui préexiste, mais sans existence propre, et donc considère avec bienveillance l’idée que d’autres (radicalement autres) mathématiques auraient pu émerger, chez d’autres espèces, d’autres êtres, etc.


Le dialogue avec Jean-Pierre Changeux, pour médiatique qu’il fut, était, pour être honnête, souvent mal conduit, les parties étaient peu réceptives aux arguments de l’autre. Avec également la démonstration d’un étonnant manque de connaissance et de peu d’à-propos de Changeux vis-à-vis des choses physiques et mathématiques.

Hier, rien de tel.

  • Grâce à Alain Connes, car c’est finalement surtout de lui qu’il s’agit : son expression n'est pas toujours claire, et il ne semble pas toujours à l’écoute de son interlocuteur, mais dans le fond, c’est lui qui navigue avec une facilité qui nous est tous étrangère dans un monde à la complexité ahurissante, c’est lui qui perçoit, de quelque façon exclusive, les fameuses lueurs hors la caverne. C’est un peu lui l’objet d’étude de l’émission, autant que d’être son commentateur. Et si l'on peut parfois mal percevoir la justification de des illustrations, ou le croire un peu à côté de la question, on le soupçonne toujours d’être en réalité davantage dans le vrai pour une raison qui se dévoilera plus tard. Il nous est en fait un peu étranger, Alain Connes.

  • Stanislas Dehaene est l’exact opposé : il a une intelligence impressionnante du dialogue, de l’autre, du langage et du partage de son propre avis. Depuis le début de l’émission bien sûr, il n’ignore pas (il est sans ignorer) les positions d'Alain Connes, qu’il connait et en maîtrise les aspects peut-être mieux que Connes ne connait, au fond, les siennes. Alors il n’introduit jamais brutalement la contradiction, mais au contraire, il plante suffisamment de jalons, rapporte cliniquement les expériences qu’il a menées et qui contribuent efficacement à nettoyer le débat de ses scories et ses imprécisions. D’avance, il ne cherche pas à piéger Alain Connes mais lui fournit de quoi réagir au mieux et lui donne une chance de préciser sa pensée dans un cadre parfaitement délimité. Ce qui ne débouche pas toujours sur un succès, mais qui permet au dialogue d’avancer, loin, de venir sur le fond et s’y installer, d’échanger quelques arguments très riches de conséquences.

    Egalement, Dehaene est capable plusieurs fois de reformuler très efficacement la pensée de Connes, ce qui permet à l’émission de faire de grands bonds en avant, et de présenter des thèses lumineuses (notamment l’idée que l’activité du cerveau est celle qui consiste à comprimer ("compresser" dit-on mal) l’information qu’il traite : il en extrait et en absorbe toutes les régularités, de façon à pouvoir le manier par la phrase ou les concepts les plus courts, donc efficaces possibles, en quoi la symbolique mathématique est justement une extension essentielle aux outils du cerveau, tout en entretenant sûrement un rapport intime avec les tréfonds de la réalité qu'il s'agit de comprimer).


L’émission s’achève évidemment sur un désaccord, mais clairement détouré, où chacun a pu, en tout cas dans le cadre d’une heure sur une antenne tout public, amener au mieux devant l’auditeur les raisons qui conduisent sa position.

Les histoires et les exemples choisis par Alain Connes lui reviennent souvent, et sont certainement très signifiants à ses yeux. A ce propos, un aspect n'arrive qu'en fin d'émission mais n'aura pas le temps d'être discuté malgré son importance : c'est l’analogie avec le juridique des sciences au regard de la vérité et du réel, qu’on doit notamment à Kant, et dont parle Connes en fin d’émission.

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Je ne sais pas ce que les amateurs ou professionnels des sciences, de la philosophie, présents sur le forum ont pensé de ce dialogue ? Langevin, avec un tel pseudo ? Et les autres qui l’ont captée, cette émission ? En avez-vous entendu d'autres, des émissions de cette série, Croisements ?

La suite sur ce fil du Conversatoire : http://www.regardfc.com/t411-mathematiques-realite-et-droit .

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